Différenciation à l’école

Dans un monde où l’hétérogénéité des élèves va croissant, où les vécus extrascolaires divergent à l’extrême, où de très nombreuses situations d’enseignement peuvent se révéler sources de difficultés, la différenciation pédagogique apparaît, bien plus que comme une simple stratégie pédagogique parmi d’autres, comme une nécessité. Sans doute n’a-t-on pas attendu l’invention de l’expression pour que les enseignants la pratiquent de facto. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Petit retour sur une pratique essentielle…

Depuis quand parle-t-on de différenciation pédagogique ?

Si aujourd’hui la différenciation pédagogique apparaît comme un thème-phare, comme une préoccupation essentielle des enseignants, de la hiérarchie comme des didacticiens, cela n’a évidemment pas toujours été le cas. La question se pose donc : depuis quand parle-t-on de différenciation pédagogique ?

Pour répondre à cette question, j’ai commencé par utiliser l’outil Ngram proposé par Google. Le géant américain a numérisé un nombre impressionnant de publications dans toutes les langues du monde, et il est capable d’afficher des graphiques représentant la fréquence de ce mot dans des publications, en fonction du temps. Le recours à cet outil ne répond pas à des exigences scientifiques, puisque l’utilisateur ne sait rien du corpus utilisé ni de la manière dont le résultat apparaît. Néanmoins, cela offre un aperçu rapide qui n’est pas sans intérêt.

La fréquence de ces expressions dans les corpus français (Google Ngram)

D’après ce graphique, il semblerait que ce soit à partir des années soixante-dix, mais surtout entre les années quatre-vingts et deux mille, que l’on parle de différenciation. On notera que l’expression de « pédagogie différenciée » est apparemment beaucoup plus populaire que celle de « différenciation pédagogique ».

Depuis quand est-ce que les programmes parlent de différenciation ?

Après moult pérégrinations dans les méandres de la Toile, j’ai réussi à retrouver des anciens programmes éducatifs. L’occasion de rappeler que ceux-ci changent souvent ! Les programmes actuels datent de 2023 et sont une refonte des programmes de 2020 (sous Emmanuel Macron). Ils sont aisément consultables sur Eduscol. Le Bulletin Officiel de 2020 abroge et remplace les programmes de 2015 (sous François Hollande), qui eux-mêmes succèdent aux programmes de 2008 (sous Nicolas Sarkozy), avant lesquels on pouvait trouver les programmes de 1995 (sous Jacques Chirac), parus au JO du 2 mars 1995.

J’ai retrouvé des allusions explicites à la pédagogie différenciée dans les programmes éducatifs depuis 1985 :

« C’est l’occasion de rappeler la nécessaire différenciation de tout enseignement. » — « Le maître [met] en place la différenciation pédagogique nécessaire. »

Programmes de 2002

« Les élèves en difficulté doivent pouvoir bénéficier d’une aide personnalisée et différenciée dès que les premières difficultés apparaissent et avant qu’elles ne soient durablement installées. »

Programmes de 2008

« Il comprend la nécessité d’une pédagogie différenciée. »

Programmes de 1985

Evoquée dans les programmes depuis au moins quarante ans (je ne suis pas remonté au-delà), la « différenciation pédagogique », ou « pédagogie différenciée », ne saurait par conséquent être considérée comme une problématique nouvelle pour les enseignants. Sans doute, depuis que les écoles existent, les professeurs ont-ils été confrontés à l’hétérogénéité des cohortes d’enfants qui leur sont confiées.

Dans une conférence de janvier 2009, Bruno Robbes, chercheur en éducation à l’Université de Cergy-Pontoise, rappelle que de la différenciation pédagogique était présente dès le début du XXe siècle avec Célestin Freinet, à travers « les plans de travail individuel, les fichiers autocorrectifs, les bandes enseignantes et les brevets (système d’évaluation par compétences) ». Ce n’est qu’avec la massification de l’enseignement dans les années 1970 que la question de la pédagogie différenciée s’est ensuite posée avec davantage d’acuité.

De quoi parle-t-on au juste ?

Dans un document publié par le Cnesco, Alexia Forget, de l’Université de Genève, rappelle à juste titre la dimension multiple de la différenciation pédagogique, terme qu’elle préfère employer au pluriel en parlant de « pédagogies différenciées ». Aussi différentes que soient les solutions proposées, les définitions du concept se rejoignent.

Soucieux de ne pas répéter textuellement ce que dit déjà très bien la chercheuse, et dans un souci de synthèse, j’ai décidé de présenter les choses sous la forme d’une carte mentale reprenant sous une forme spatialisée ce qui apparaissait chez Alexia Forget sous la forme d’un texte continu.

Rendue nécessaire par l’hétérogénéité des élèves, la différenciation pédagogique est en outre explicitement attendue de la part des enseignants par les prescriptions officielles. Elle aide à lutter contre le décrochage scolaire et favorise l’égalité des acquis. Source de souplesse dans les pratiques de classe, elle permet l’explicitation des contenus et la diversification des approches, tout en préservant un objectif commun à tous. Pouvant porter à la fois sur les contenus, sur les processus d’apprentissage et sur les productions des élèves, la différenciation pédagogique se présente sous huit aspects, eux-mêmes classés selon trois moments : avant, pendant, et après la séance.

Cette façon de présenter les choses est la plus simple, la plus succincte tout en restant suffisamment précise que j’ai pu trouver. Elle a l’avantage de ne pas réduire la différenciation pédagogique à un impératif nébuleux, et de proposer des pistes concrètes dans la gestion d’une classe ordinaire.

En conclusion, la différenciation pédagogique offre aux enseignants un ensemble d’outils pratiques pour répondre à la diversité des besoins des élèves en classe. Cela implique des gestes professionnels d’une haute technicité, impliquant par exemple de savoir observer et évaluer les compétences et les besoins individuels, de planifier des activités variées amenant les contenus d’apprentissage de plusieurs manières différentes, et de fournir un soutien adapté à chaque élève. La différenciation reste un pilier essentiel d’une éducation qui ne soit pas seulement égalitaire mais équitable. Elle apparaît cependant comme un défi, dans la mesure où sa mise en place se révèle souvent complexe, et que s’y ajoute tout ce qui concerne l’inclusion des élèves à besoins éducatifs particuliers, lesquels n’ont pas besoin d’une simple différenciation mais d’une véritable adaptation. L’horizon visé reste de créer un environnement où chaque élève a la possibilité de réussir et de s’épanouir.

Bibliographie

Pour rédiger cet article, je me suis servi des sources suivantes :


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3 commentaires sur « Différenciation à l’école »

  1. Je me suis servi, dès 1980, d’un document de l’inspection générale (de l’éducation nationale, naturellement), intitulé: la pédagogie différenciée au collège. J’avais trouvé ça très stimulant.

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