Qu’est-ce qu’un roman ?

Ce sont souvent les questions les plus simples qui imposent les réponses les plus recherchées. On définit aisément un mot difficile à l’aide de mots simples, mais définir un mot simple est bien plus ardu. Le roman est de ceux-là. Nous en lisons tous. Mais qu’est-ce qu’un roman ?

Un genre sans théorisation initiale

Aristote (Musée du Louvre / Wikipédia)

Dès l’Antiquité, le théâtre a été fortement régi par la réflexion de philosophes et de théoriciens. Aristote, dans sa Poétique, a codifié les principes de la tragédie, notamment la catharsis, qui vise à purger les passions du spectateur. Il distingue la comédie et la tragédie.

Aristote distingue la mimèse, les arts où l’action est montrée, et la diégèse, les arts où l’action est racontée. Parmi les arts mimétiques, il distingue la tragédie, genre noble, et la comédie, genre inférieur. Parmi les arts diégétiques, il distingue l’épopée, genre noble, et la parodie. On peut reprendre ici le tableau d’Antoine Compagnon, qui résume la classification des genres selon Aristote :

Source : Antoine Compagnon

Aristote, de fait, ne dit pas grand-chose de la « parodie », et, si mes souvenirs d’hypokhâgne sont bons, je crois même que nous n’avons pas conservé les écrits d’Aristote sur la « parodie », qui serait ce qui se rapproche le plus de notre roman.

Le roman s’est ainsi constitué sans le corset d’une importante théorisation initiale, là où les dramaturges, eux, ont eu à se positionner par rapport à un genre déjà défini depuis l’Antiquité. Aussi, ce que l’on entend par « roman » peut recouvrir une très grande diversité de textes qui n’ont en commun que leur fonction diégétique, autrement dit qu’ils racontent une histoire.

Le mot « roman »

La mort de Roland (Wikipédia / Domaine public)

Le mot « roman » désigne initialement une langue. Le roman, c’est la langue vulgaire issue du latin populaire, parlée en France du VIIIe au XIe siècle. Par métonymie, le mot s’est mis à désigner les textes écrits en cette langue, par opposition aux textes latins.

Bien évidemment, il y avait à l’époque une hiérarchie dans la valeur accordée aux textes, et l’emploi du latin était plus « noble » que celui de la langue vulgaire. Alors que le roman est aujourd’hui le genre phare de la littérature, il était au départ considéré comme une sorte de sous-littérature.

Ces premiers « romans » étaient d’ailleurs en vers. Le premier roman français, La Chanson de Roland, est ainsi une chanson de geste composée de laisses assonancées, en décasyllabes. Il aurait été écrit à la fin du XIe siècle, marquant l’origine d’un genre qui allait être promis à la plus grande gloire, et à bien des évolutions.

Si je voulais faire un peu d’humour chauvin, je pourrais souligner que le roman est donc, dans son origine, une invention française. Cocorico !

Un genre polymorphe et phagocytaire

Si l’on prend en compte le roman à ses origines, puis ce qu’il est devenu, on comprend qu’il est bien difficile de définir le roman. En l’absence de toute théorisation initiale, la plus grande liberté prévaut. Et le roman a tendance à phagocyter les autres genres, autrement dit à intégrer des caractéristiques d’autres genres.

On peut avoir, dans le roman, de l’épopée bien sûr, mais aussi du lyrisme, de la comédie, de la satire, de l’histoire, du didactisme, de la philosophie… Il intègre la narration, la description, les techniques de l’essai, du dialogue, du commentaire, du monologue… Le roman n’a cessé de renouveler ses formes, ses objectifs, ses ambitions. Il peut vouloir concurrencer l’Etat Civil (Balzac) ou retranscrire le flux de la conscience (Joyce, Beckett)…

On retrouve sous le même terme de « roman » des écrits extrêmement différents entre eux, des plus exigeants aux plus populaires. Le roman est aujourd’hui le genre le plus lu et le plus publié: le théâtre et la poésie ne représentent qu’une fraction infinitésimale des ventes de livres de littérature.

L’évolution du roman

Pour s’y retrouver dans cette galaxie romanesque, il est bon de s’arrêter quelque peu sur l’histoire du roman. Bien évidemment, il y a des rayonnages entiers sur cette seule question, donc il va de soi que je brosse à très (très) gros traits, et que, ce faisant, je fais des simplifications qui feraient hurler un historien de la littérature.

  1. Le roman est donc, d’abord, chanson de geste, c’est-à-dire récit épique et guerrier. S’il fallait donner un exemple, ce serait bien sûr la Chanson de Roland, le premier roman français.
  2. Il devient ensuite roman courtois, suivant ainsi l’évolution d’une société qui se raffine, et où l’on ne parle plus seulement de valeurs guerrières mais aussi d’amour. Ce sont, par exemple, les romans de Chrétien de Troyes.
  3. Avec la Renaissance, l’individu passe sur le devant de la scène, et, même s’il serait anachronique de parler de « psychologie », c’est bien dans cette direction qu’évolue le roman. C’est, par excellence, La Princesse de Clèves (XVIIe siècle), dont l’autrice, Madame de La Fayette, était entourée des doctes de la Cour.
  4. Au XIXe siècle, les réalistes français, qui viennent après le réalisme en peinture, s’inspirent d’auteurs anglais (Fielding, Defoë) pour intégrer dans le roman des pans de la réalité qui jusqu’alors avaient été laissés dans l’ombre. Les héros peuvent désormais avoir une origine sordide, à l’image de Moll Flanders, l’héroïne de Defoë, ex-prostituée. On montre la société telle qu’elle est, dans une volonté de choquer la bien-pensance bourgeoise. Le réalisme, et son successeur le naturalisme, constituent un âge d’or du roman. Ce sont notamment les romans de Balzac, de Flaubert, de Stendhal, de Zola, très différents entre eux au demeurant.
  5. On se rend compte ensuite que le réalisme est un illusionnisme (la formule est de Maupassant). Après cet âge d’or, il va donc y avoir une période de remise en question, où les romanciers vont explorer les possibles du roman, et faire de l’écriture une sorte de laboratoire. Ce sont les réflexions de Proust sur le réel, où les jeunes filles en fleur deviennent une sorte de polype. C’est l’expérience d’auto-création de Gide avec les Faux-Monnayeurs, consistant à voir comment le roman se développe de lui-même une fois que les boules de billard sont lancées. Ce sont les romans atypiques de Kafka, ou encore les expériences du Nouveau Roman… Il faut citer aussi, bien sûr, Faulkner, Giono et Claude Simon…

Pour conclure…

Dès lors, qu’est-ce qu’un roman, quand tout peut devenir roman ? On peut voir le roman comme un milieu de rencontre de tous les possibles, comme un champ d’expérimentations, où le recours à la fiction éclaire les évolutions de la société et reflète les questions de fond d’une époque. S’il devait y avoir un dénominateur commun entre ces très multiples pratiques, ce serait ce recours à la fiction, car même le roman le plus réaliste est encore fiction. Le roman reflète les travers de la société et les dénonce. Il intègre les questionnements d’une époque, ses doutes, ses découvertes scientifiques, ses perspectives d’avenir. Le roman s’interroge aussi sur lui-même, cherche à se réinventer, à renouveler ses techniques et son propos. Le roman peut tout être, et prendre toutes les formes. Parce que jamais les hommes ne cesseront de raconter des histoires, il continuera d’évoluer avec l’Humanité…

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Image d’en-tête générée grâce à ChatGPT. Images dans le corps de l’article : Wikipédia.


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2 commentaires sur « Qu’est-ce qu’un roman ? »

  1. Article clair et efficace. J’ai envie d’ajouter, parce que cela me tient à cœur, l’importance de la métafiction dans une certaine modernité romanesque : par exemple justement dans les Faux-Monnayeurs et dans des œuvres du Nouveau Roman ou, bien avant, dans Jacques le Fataliste de Diderot. Je dis que cela me tient à cœur, parce que c’est une voie que j’ai explorée, notamment dans mon roman Le Scénar. La métafiction interroge sur ce qu’est la fiction, et donc sur ce qu’est la réalité, sur leurs rapports, sur leur frontière, qui n’en est peut-être pas une, sur nos rapports avec l’une et l’autre et, partant, sur notre identité, sur notre existence même. Le cinéma, art qui présente souvent dans sa conception beaucoup de liens avec le roman (et je ne parle par des adaptations de romans à l’écran), est lui aussi un terrain de jeu propice à la métafiction. Le Scénar évoque ainsi La Rose pourpre du Caire (Woody Allen) et fait un clin d’œil à La Nuit américaine de Truffaut.

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