Imaginez que vous êtes le précepteur du petit-fils de Louis XIV. Le roi de France vous a confié ce qu’il a de plus précieux : sa descendance. Vous devez faire l’éducation d’un prince destiné à régner. Que faites-vous ?
C’est dans cette situation que se trouve Fénelon en 1689, chargé de l’éducation du duc de Bourgogne, petit-fils du roi Louis XIV, alors âgé de sept ans. Si c’est à lui que l’on a confié une telle mission, c’est que ce docteur en théologie a impressionné beaucoup de monde par ses qualités rhétoriques, y compris Madame de Maintenon, seconde épouse du roi.
Une réécriture des mythes homériques
Fénelon invente pour son jeune maître une histoire à travers laquelle il entend le former. Il écrit ainsi les Aventures de Télémaque. Souvenez-vous : chez Homère, le héros Ulysse, roi d’Ithaque, a quitté son foyer pour aller au secours de Ménélas, roi de Sparte, qui venait de se faire ravir son épouse Hélène par le prince de Troie, Pâris. Ulysse ne savait pas qu’il s’absenterait pendant vingt ans, à savoir dix ans de guerre, à Troie, et dix ans d’aventures pour trouver le chemin du retour. Ces vingt années sont la matière de l’Iliade et de l’Odyssée.
Ulysse laissait au foyer une épouse modèle, Pénélope, d’une fidélité à toute épreuve malgré les efforts acharnés de nombreux prétendants, qui la pressaient de se choisir un nouvel époux. Il laissait aussi un fils, Télémaque, qui n’est pas resté les bras ballants à attendre le retour de son père, mais est au contraire parti à sa recherche. Ce sont les aventures de ce dernier qu’imagine Fénelon.
Ce roman est ainsi extrêmement plaisant en ce qu’il s’inscrit dans l’univers mythique imaginé par Homère. Le jeune Télémaque va vivre une Odyssée en digne fils de son père, guidé par la déesse Athéna qui le prend sous sa protection, et instruit par les conseils du sage Mentor. Comme son père, il ira d’île en île, découvrant de nouvelles contrées à chaque épisode.
L’éducation d’un prince
Mais n’oublions pas que ce livre entend faire l’éducation d’un futur roi de France. Ce roman pédagogique utilise le merveilleux païen comme prétexte pour faire passer des leçons qui sont à la fois des leçons politiques et des leçons de sagesse, de la part d’un précepteur qui est aussi un homme d’Église. Derrière la figure de Télémaque, se devine ainsi celle, bien réelle, du duc de Bourgogne, premier lecteur du roman. Et derrière la figure de Mentor, il faut voir celle de Fénelon lui-même.
Là où Ulysse, chez Homère, se distingue avant tout par sa ruse, Télémaque doit faire l’apprentissage de la sagesse, qui est selon Fénelon la vertu première d’un bon roi. Son apprentissage est triple : moral, politique et spirituel.
Là où Ulysse accumule les exploits extraordinaires, vainc le Cyclope, les Sirènes, les Lestrygons et les Lotophages, Télémaque, lui, fait un voyage beaucoup moins spectaculaire. Il découvre avant tout des façons différentes de gouverner, qui sont parfois des modèles, parfois des contre-modèles. Télémaque découvre toute une panoplie de régimes politiques, depuis les pires repoussoirs jusqu’aux modèles les plus vertueux. Aussi le roman est-il une véritable école de philosophie politique.
Là où Ulysse est à la merci de dieux capricieux, Télémaque est avant tout sous la protection de la déesse Athéna, déesse de la sagesse. Fénelon inscrit son récit dans le cadre du merveilleux païen, mais il est un docteur en théologie, un fin connaisseur de la Bible, et un chrétien sincère. Cette influence du christianisme se ressent nettement dans le roman. Le mythe antique sert ainsi d’allégorie illustrant des notions chrétiennes.
Qu’est-ce qu’un bon roi ? La leçon de Fénelon
Pour Fénelon, un bon roi est avant tout au service de son peuple, et non l’inverse. Il ne doit pas rechercher la gloire, mais le bien commun. Il gouverne par la raison et la modération. Il doit maîtriser ses passions. Il doit faire preuve de mesure, ce qui est un idéal classique par excellence. Il préfère la paix à la guerre, la diplomatie à la violence, la concertation à la menace. Un bon roi, pour Fénelon, doit être juste, et respecter les lois. Il doit être guidé par des sages, et non par des courtisans avides de pouvoir. Il doit mener une vie sobre et honnête, sans luxe excessif. Il respecte l’ordre naturel des choses et la volonté des dieux.
Bien évidemment, cette leçon n’a guère plu au roi Louis XIV, qui y a vu une critique à peine voilée de son régime, et a plongé Fénelon dans la disgrâce. En effet, initialement, Les Aventures de Télémaque n’étaient pas destinées à la publication. Leur diffusion publique en 1699 transforma un manuel d’éducation privée en manifeste politique involontaire, perçu comme une critique directe de l’absolutisme.
Fénelon croit en une monarchie guidée par la sagesse, et certaines de ses leçons sont encore bonnes à prendre dans le monde démocratique et républicain qui est le nôtre. Le pouvoir ne doit pas être recherché pour lui-même, mais n’être qu’un moyen de faire advenir des rapports justes et équilibrés entre les êtres humains.
Former un roi, former une âme : une épopée chrétienne
Enfin, la leçon de Fénelon n’est pas seulement morale et politique, elle est aussi — et surtout ? — spirituelle. Et c’est aussi cela qui m’a séduit dans ce livre.
En effet, le roman développe une conception intérieure de l’homme et du pouvoir. Gouverner, chez Fénelon, suppose d’abord un travail sur soi : la maîtrise des passions, le renoncement à l’orgueil et à la toute-puissance, l’acceptation de la limite. Cette exigence renvoie directement à une anthropologie chrétienne héritée de saint Augustin et du stoïcisme chrétien, selon laquelle l’homme est naturellement tenté par l’hubris et doit apprendre l’humilité. Le bon roi n’est donc pas seulement un bon administrateur ou un stratège efficace, mais un être intérieurement ordonné, capable de se soumettre à une loi morale supérieure à sa volonté. Mentor n’enseigne pas seulement l’art de gouverner : il guide Télémaque vers une conversion intérieure, faite de patience, de détachement et de souci de l’autre.
Aussi assiste-t-on à une véritable christianisation de l’épopée antique. Les Aventures de Télémaque proposent une lecture chrétienne de l’Antiquité. Le merveilleux païen sert de voile allégorique à une vérité morale et spirituelle chrétienne. Cependant, Fénelon ne donne jamais de clé explicite : le lecteur doit décoder allégoriquement. C’est bien une morale chrétienne que défend Fénelon, derrière l’habillage mythologique. Cette stratégie relève de l’allégorie : dire une vérité supérieure sous une forme plaisante. Pour Boileau, ce serait pécher que de présenter les vérités du christianisme sous la forme de fables : on ne doit pas transformer la Bible en roman. Aussi, le choix du merveilleux chrétien permet-il de ne pas tomber dans ce péché : le merveilleux païen est réputé « faux » par les chrétiens, aussi ceux-ci ont-ils le droit de s’en servir pour faire passer leurs idées.
À ce titre, il est intéressant de noter que Mentor peut être considéré comme une figure christique, même si Fénelon reste dans le domaine de l’allégorie et n’identifie jamais explicitement les deux figures. Mentor est la voix de la sagesse, le porte-parole des dieux. Sa parole est efficace : plusieurs fois dans le roman, on remarque que sa parole est immédiatement suivie d’effet, et elle a une action transformante sur le cœur de Télémaque. À un moment, Mentor est réduit en esclavage, ce qui peut rappeler la kénose du Christ, le fait que Dieu s’abaisse volontairement à s’incarner dans un corps humain pour y souffrir et y mourir. Et, à la fin, Mentor apprend à Télémaque à se passer de lui, de la même façon que Jésus, après son Ascension, laisse ses disciples marcher seuls, mais guidés par l’Esprit et la sagesse qu’il leur a transmise : « Je vous quitte, ô fils d’Ulysse, il est temps que vous appreniez à marcher tout seul ».
Fénelon fait ainsi du merveilleux païen une sorte de préfiguration du merveilleux chrétien. Il enseigne une morale chrétienne qui est en même temps une morale de l’action (le fameux « aide-toi et le Ciel t’aidera »). Cela est perceptible en particulier lors d’un épisode de tempête, où les marins sont tout disposés à accepter le sort funeste qui les attend, alors que Télémaque est exhorté à agir.
Télémaque, lui aussi, peut être rapproché d’un imaginaire chrétien. Télémaque n’est pas un héros triomphant mais un homme en chemin. Il traverse tentations, chutes, repentir et purification. La royauté est présentée comme une épreuve spirituelle permanente. Télémaque subit des tentations analogues à celles du Christ (pouvoir, violence, trahison). Les tentations sont principalement politiques, montrant le danger du pouvoir. On peut lire ainsi Les Aventures de Télémaque comme un roman de formation, où le jeune héros acquiert peu à peu les qualités d’un monarque chrétien.
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Beauté de la langue classique
Publiées à la fin du XVIIe siècle, Les Aventures de Télémaque sont le reflet de leur époque. Elles traduisent le goût du Grand Siècle pour l’Antiquité. Que l’on songe aux références mythologiques qui parsèment les jardins de Versailles ou les Fables de La Fontaine ! Fénelon prend appui sur ce goût, apparu dès la Renaissance et soutenu par le siècle de Louis XIV, pour enrober de façon plaisante une leçon tout à la fois morale, politique et spirituelle, destinée à l’édification d’un futur roi. Nous ne saurons jamais comment l’élève aurait mis en application ces leçons, puisque Louis XIV régna si longtemps que ni son fils, ni son petit-fils ne montèrent sur le trône : Louis XV est en effet l’arrière-petit-fils du Roi Soleil.
Epopée, roman pédagogique, roman de formation, les Aventures de Télémaque sont tout cela à la fois, et davantage encore. Si j’ai pris énormément de plaisir à les lire, c’est bien sûr que l’univers homérique dans lequel se déroule le récit est extrêmement plaisant, et que la leçon délivrée par Fénelon est très profonde. Personnellement, j’ai aussi beaucoup apprécié la langue de Fénelon, qui écrit un français classique absolument magnifique. J’avais l’habitude de lire le français classique dans les vers de Racine et de Molière, et je connaissais peu la prose de cette époque. Je dois dire que la langue de Fénelon est d’une perfection rare, et que c’est à la lecture un plaisir de fin gourmet.
Aussi, j’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à lire les Aventures de Télémaque. Je conserve un très agréable souvenir des cours d’Hélène Baby, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’Université de Nice, qui a su m’en faire apprécier toute la profondeur. L’article que vous venez de lire puise d’ailleurs dans la relecture rapide de ses cours d’agrégation. Et, afin de vous aider dans votre lecture, je vous offre la fiche de lecture que j’avais rédigée pendant l’été, avant de suivre ces cours, fiche qui reflète ma lecture personnelle du roman.
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