La poésie comme exercice d’attention dans un monde de distraction

Ça va vite. Ça va toujours plus vite. Ça va trop vite. Nos sociétés contemporaines nous entraînent à la vitesse de la fibre dans un mouvement incessant, où une image chasse l’autre, et où la pensée peine à se structurer. À l’inverse, la poésie peut proposer une autre façon d’être-au-monde.

Un monde de distractions

Je ne suis pas sûr, à vrai dire, que cela soit strictement propre à l’époque contemporaine. Il est possible que notre époque ne fasse qu’aggraver, jusqu’à la rendre très problématique, notre course aveugle, notre poursuite du toujours plus, notre aveuglement à l’instant présent. Je pense que ce sont là des défauts très humains, qui se sont probablement manifestés de tout temps. Mais aujourd’hui, je crois que nous vivons, plus encore que par le passé, dans un monde de distraction.

Par distraction, j’entends le fait de vouloir faire toujours plus de choses à la fois, écartelés que nous sommes entre deux injonctions contraires, celle de travailler toujours plus, et celle de jouir toujours plus. Ce faisant, nous négligeons notre être. C’est le negotium, le négoce, la recherche de profit, qui pousse à exploiter et à être exploité.

Du negotium à l’otium

Le contraire du negotium, c’est l’otium, un mot qui a donné en français « l’oisir » puis « le loisir », mais dont le sens n’est pas celui du mot français contemporain. L’otium, c’est le fait d’être libre de travailler à la connaissance et au perfectionnement de soi-même, plutôt que de travailler servilement à des tâches qui ne font qu’user notre corps et notre esprit.

Le negotium nous plonge dans un monde de distraction. On dit communément que l’on a « la tête dans le guidon ». Cette expression est très parlante. Nous croulons sous des tâches innombrables, le plus souvent vides de sens : le travail nous aliène, et le temps libre est occupé par des loisirs qui ne nous élèvent pas. On a besoin de se « vider le cerveau » après une dure journée de travail, si bien que le peu de temps libre que nous laisse le travail est occupé à des activités essentiellement relaxantes, distrayantes, qui nous détournent de nous-mêmes.

La poésie au contraire une forme optimale d’otium. En effet, on ne peut être un bon poète, ni même un bon lecteur de poésie, si l’on ne se montre pas disponible à ce qui est, si l’on ne fait pas taire ces distracteurs au profit d’une véritable écoute du monde.

Être à ce que l’on est

Dans nos sociétés contemporaines, on n’est pas à ce que l’on fait, ni à ce que l’on est. On est toujours dans la projection de l’instant d’après, dans le désir ou dans la peur de ce qui va suivre, quand ce n’est pas dans le remords ou le regret du passé. Nous passons une grande partie de notre temps « à côté de nos pompes », perdus dans des pensées chimériques sur le passé ou sur l’avenir, alors que la seule réalité est dans l’instant présent.

La poésie, au contraire, est une école de disponibilité. Elle nous invite à être présents à nos sensations. Elle nous montre ce que nous ne voyons plus, distraits que nous sommes par nos préoccupations. Quand elle nous parle d’un rayon de lune, d’un brin d’herbe, d’un flocon de neige, elle nous parle de l’essentiel. Être présent à ce qui est, à ce qui nous entoure, dans le silence du mental.

Le silence du mental

Il y a le silence extérieur, celui qui consiste à nous isoler des bruits parasites. Et puis il y a le silence intérieur, plus difficile à atteindre, s’agissant de faire taire les ruminations du mental. La pensée est un outil formidable, d’une puissance extraordinaire, mais la plupart du temps, elle tourne à vide, elle s’emballe, elle s’agite, elle panique.

La poésie est pétrie de silences, et c’est bien pour cela qu’elle va souvent à la ligne. Elle prend soin du silence. Comme je l’ai écrit dans des actes de colloque que j’ai codirigés, la poésie ouvre un espace méditatif. Elle est attentive à ce qui est. Elle porte attention au souffle, au corps, dans l’instant présent.

La poétesse Michèle Finck a parlé dans l’un de ses essais de la « profondeur silencieuse » d’un poème. Plus il laisse place au silence, plus il a des chances de dire quelque chose de profond. C’est dans le silence des ruminations mentales qu’apparaît la possibilité d’un discours inédit sur les choses et les êtres. Grâce à ce silence, on arrête de répéter les sempiternels poncifs, et on décrit les choses â nouveaux frais, telles qu’on les perçoit dans l’instant présent.

Être attentif aux sensations

Mon ami Olivier Debos est à la fois poète, clown et praticien de Qi Gong. Cette démarche, que l’on pourrait croire hétéroclite vue de l’extérieur, me semble au contraire parfaitement cohérente. Le Qi Gong est une pratique corporelle chinoise ancestrale qui associe mouvements lents, respiration et attention intérieure pour faire circuler l’énergie vitale. En synchronisant le geste, le souffle et l’esprit, on apprend à habiter pleinement l’instant présent dans une conscience calme et unifiée. Pour moi, cette pratique est parfaitement cohérente avec celle de la poésie. Cet état de pleine conscience est celui que recherche le poète. Ce n’est qu’une fois débarrassé des voiles des préjugés, des expressions toutes faites, de la distraction que l’on peut réellement décrire les choses telles qu’elles sont. Et ce n’est pas un hasard si Olivier Debos anime un « Centre d’Attention Poétique »…

Mon amie Sabine Venaruzzo parle volontiers de « corpoliture ». Je crois en effet, comme elle, que l’on écrit avec son corps autant qu’avec sa plume. Le corps est là quand on écrit. C’est simplement tellement évident que, bien souvent, on l’oublie. Il n’est pas nécessaire de faire des performances physiques pour faire de la corpoliture, même si ça peut être un moyen d’appréhender cette dimension corporelle.

Et être attentif à son corps, à ses sensations, c’est également être mieux relié à son esprit, à son âme. Nous sommes trop souvent habitués à considérer le corporel comme le contraire du spirituel, à séparer les choses de façon dichotomique, à considérer le corps comme anti-spirituel. Ayant pratiqué le Hatha Yoga pendant plusieurs années, je sais que c’est tout l’inverse. L’attention aux sensations corporelles permet un silence des ruminations mentales, une meilleure connexion à soi-même et au monde, et ouvre la possibilité d’une dimension spirituelle.

Une poésie spirituelle-incarnée

La chercheuse Aude Préta-de Beaufort a consacré son travail d’Habilitation Diriger des Recherches (HDR) à l’étude de La poésie comme exercice spirituel et comme incarnation. Elle y parle d’une poésie spirituelle-incarnée, à propos de poètes qui s’inscrivent dans le champ d’une religion (christianisme ou judaïsme), mais qui, pour autant, ne fuient pas l’ici-bas. C’est ici et maintenant, dans l’incarnation, que nous avons à éprouver la spiritualité. Jean-Claude Renard, Claude Vigée, Pierre Emmanuel, par exemple, conçoivent la poésie comme exercice spirituel et comme incarnation. Une poétesse explicitement athée comme Marie-Claire Bancquart s’inscrit elle aussi dans cette disponibilité au réel, depuis ses plus infimes insectes jusqu’aux plus grandes structures de l’univers. Et sa poésie ouvre à une dimension spirituelle, sans chercher à accéder à je ne sais quel domaine supérieur, mais au contraire fermement arrimée dans l’ici-bas, dans l’ici et le maintenant.

Une poétesse qui a parfaitement compris cela, c’est Béatrice Bonhomme. Il faut relire ses Variations du Visage et de la Rose, ses Gestes de la neige, son Monde, genoux couronnés… Toute son œuvre marque le refus d’une dichotomie entre le corps et l’esprit, le choix d’une écriture spirituelle-incarnée. Elle fait montre d’une disponibilité réelle aux choses et aux êtres. C’est une poésie qui ne cache pas la mort, la douleur, la faille, la brisure, mais dont la lecture fait pourtant beaucoup de bien, par les moments de sérénité qu’elle ouvre.

La poésie sauvera le monde

Jean-Pierre Siméon dit que « la poésie sauvera le monde ». Le propos pourrait sembler naïf à première vue : que peuvent les mots contre les canons ? Et pourtant, il a parfaitement raison. Parce qu’elle est un exercice d’attention dans un monde de distraction, la poésie peut changer notre regard sur le monde. Elle n’est pas là pour nous donner des réponses toutes faites, mais elle peut nous orienter. Nous ramener à l’essentiel. Nous extraire de nos préoccupations, et ainsi d’ôter peu à peu les écrans qui nous voilent la réalité.


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7 commentaires sur « La poésie comme exercice d’attention dans un monde de distraction »

  1. Merci Gabriel pour ce très beau texte.

    Tu sais peut être que Lacan à la fin de son enseignement, fort de son amitié avec François Cheng, disait que l’interprétation analytique se devait d’être poétique, unir sens et son… Lacan se soutenant d’être non pas un poète mais un poème…

    Bien cordialement

    Daniel Cassini membre du GNIPL

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      1. Or, depuis si longtemps
        nous le savons:
        Quand nous sommes à l’écoute,
        nous entendons ;
        Quand nous sommes aux aguets,
        nous recevons.

        Dans la nuit silencieuse
        choit un pétale,
        Derrière le mur aveugle
        tinte une clochette,
        Véga ne se signale
        qu’aux âmes qui veillent…

        Que nos demeures maintiennent
        ouvert leur seuil;
        Que toujours nos instants
        se fassent accueil.

        François Cheng, «  La vraie gloire est ici »

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