“La salle des profs” : analyse d’un thriller scolaire implacable

Hier soir, Arte diffusait La salle des profs (Das Lehrerzimmer), un film allemand réalisé par Ilker Çatak (2023), avec Leonie Benesch, nommé aux Oscars. Un film poignant, que j’ai vu comme une tragédie moderne…

Une enseignante sans histoire…

Carla Nowak est un professeur sans histoire d’un collège apparemment banal, quelque part en Allemagne. Elle enseigne les mathématiques, l’éducation physique et organise un voyage scolaire en Angleterre. Elle aime son travail, et elle le fait aussi bien qu’elle peut.

Mais un jour, des petits larcins ont lieu dans l’enceinte de l’établissement. Des affaires disparaissent dans la salle des professeurs. Les professeurs mènent l’enquête pour retrouver le coupable.

Madame Nowak n’apprécie pas trop la méthode de son collègue, qui a réuni les deux délégués de la classe pour tenter de les faire parler. Cela ressemble trop, à son goût, à de la dénonciation. Les délégués, d’ailleurs, ne veulent rien dire, et le professeur use d’un stratagème douteux : il passe en revue les noms de la liste et observe la réaction des délégués. Sur cette base bien maigre, il accuse un enfant d’origine immigrée, qui se révèle être totalement innocent. L’administration a du mal à défendre qu’il n’y avait pas une once de racisme dans cette accusation.

De petits ennuis à de grands problèmes : un engrenage fatal

Alors, Carla a une idée. Elle laisse son ordinateur portable dans la salle des professeurs, qui filme discrètement sa veste, dans laquelle il y a son portefeuille. Quand elle revient, un larcin a bien eu lieu. Elle regarde la vidéo : on n’y voit aucun visage, mais on reconnaît distinctement le chemisier d’une secrétaire. Sur cette base, elle va accuser cette personne pour retrouver son argent.

Et c’est là le début de tous ses ennuis. L’affaire ne cesse de prendre de l’ampleur, jusqu’à atteindre des proportions inimaginables, et se retourne contre la professeure qui, pourtant, est innocente, et ne peut se reprocher que d’avoir filmé une personne à son insu.

Un film sur l’injustice

C’est donc un film sur l’injustice, qui fonctionne comme un mécanisme tragique. C’est le propre de la tragédie que de nous montrer des personnages qui, dès le départ, sont dans une situation sans issue (l’aporie), et dont tous les actes ne sont qu’une façon de se débattre vainement jusqu’à l’issue fatale programmée. Quoi qu’elle fasse, notre protagoniste est de toute manière prise au piège et vouée à l’opprobre.

La solitude absolue de l’enseignant

Que dénonce le film ? Il révèle la solitude absolue de l’enseignant, l’absence totale de soutien : il est beaucoup plus facile de se désolidariser d’un problème que de le faire sien par altruisme. Les discours de façade, centrés sur la bienveillance et la tolérance, sont vite oubliés dès lors qu’il y a un vrai problème. L’enseignante est lâchée par la direction, par ses collègues, par ses élèves eux-mêmes, si bien que son travail devient un enfer.

Le film montre aussi comment une situation de départ somme toute banale, le vol de quelques euros par une secrétaire kleptomane en manque d’argent, peut atteindre des proportions inimaginables, une quasi affaire d’État à l’échelle du bahut. Et cela, à cause de l’individualisme absolu des personnages, de leur manque total d’empathie, qui peu à peu engendre une situation invivable.

Par manque d’empathie, on sombre vite dans l’horreur

On peut faire une lecture politique du film. Le collège peut être vu comme le microcosme de la société. Le film révèle comment, par une sorte d’engrenage dont ils n’ont pas conscience, des gens ordinaires peuvent laisser une personne vivre une situation très cruelle. Car cette cruauté est bien le fait de gens ordinaires, de gens comme vous et moi, pas de tortionnaires. Ce ne sont pas des gens qui veulent le mal des autres, ils ont juste des œillères.

Comme il s’agit d’un film allemand, on a du mal à ne pas faire le lien avec le nazisme, auquel le personnage fait allusion en dénonçant les méthodes de ses collègues. L’horreur absolue de ce système a été mise en place par des gens ordinaires, simplement conditionnés à ne pas voir plus loin que le bout de leur nez. « Ce n’est pas mon problème » est une phrase par laquelle commencent beaucoup trop de tragédies.

Le film interroge ainsi nos valeurs morales. C’est une chose d’avoir de grandes et belles idées sur l’éducation, et une autre de les faire vivre en classe au quotidien. On attend du professeur qu’il ne soit jamais injuste, mais Carla Nowak, à force de respecter ses élèves et leurs droits, se place elle-même dans des situations inextricables. Le film montre aussi combien nos actions nous entraînent parfois dans des conséquences que nous n’avons pas voulues. Bref, ce film très bien construit nous laisse avec un grand malaise, et ne manque pas de nous faire réfléchir. Son hyper-réalisme donne parfois l’impression qu’il représente une histoire vraie, et le jeu de l’actrice principale, en enseignante consciencieuse mais broyée par une mécanique tragique, est excellent. À voir !


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2 commentaires sur « “La salle des profs” : analyse d’un thriller scolaire implacable »

  1. Merci beaucoup pour l’analyse très fine de ce film. Je l’ai vu à sa sortie, à l’époque, et j’étais restée effectivement avec un grand malaise sans trop savoir si j’avais bien interprété les « intentions » du réalisateur. En vous lisant, je me rends compte que j’avais bien compris et que le malaise est normal puisque comme vous le faites remarquer la bienveillance n’est que de façade… Quand vous parlez des gens ordinaires, cela me fait penser à un livre très intéressant de Géraldine Schwarz, « Les Amnésiques », Flammarion, 2017 (il est ressorti en poche : Champs, vous savez avec du jaune !). Elle est franco-allemande et analyse très bien dans ce livre la responsabilité des « Mitlaüfer » = « ceux qui marchent avec le courant » dans le nazisme.

    Ilker Çatak est un jeune réalisateur très intéressant, en France va sortir son film (1er avril je crois), « Yellow letters », j’irai le voir !

    Merci encore,

    Claire-Marie

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