La poésie se penche parfois sur son propre reflet, telle un Narcisse. Elle se contemple, s’analyse, s’interroge, fait état de ses doutes. C’est alors qu’elle explore sa propre essence, ses pouvoirs, et ses limites, dans un jeu de miroirs fascinant. Ce dialogue intime avec elle-même nous offre des perspectives intéressantes sur l’art d’écrire et de ressentir. La métapoésie, c’est donc la poésie qui se raconte, qui se dissèque, qui parfois se regarde un peu trop le nombril, et qui nous invite à nous interroger sur ce qu’est la poésie…
Je vous propose ainsi un voyage du XVIIe siècle à nos jours, à travers une sélection de plusieurs poèmes qui ont en commun de parler avant tout de la poésie elle-même. Ce parcours illustre en même temps l’histoire de la poésie, du classicisme à nos jours.
1- Nicolas Boileau : Art poétique
Grand poète du siècle de Louis XIV, Nicolas Boileau, figure emblématique du classicisme français, a marqué son époque par son esprit critique et sa rigueur intellectuelle. Ses écrits, notamment l’Art poétique, ont posé les bases de la poésie classique en codifiant les règles de la versification. Son œuvre se distingue par sa clarté stylistique et sa volonté de perfection formelle, reflétant les idéaux de l’ordre et de la raison chers au Grand Siècle.
C’est de Boileau que nous tenons ces puissantes maximes : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », « La rime est une esclave et ne doit qu’obéir », …
Je hais ces vains Auteurs, dont la Muse forcée,
M'entretient de ses feux toûjours froide et glacée,
Qui s'affligent par art, et fous de sens rassis
S'érigent, pour rimer, en Amoureux transis.
Leurs transports les plus doux ne sont que phrâses vaines,
Ils ne sçavent jamais que se charger de chaînes,
Que bénir leur martyre, adorer leur prison,
Et faire quereller les sens et la raison.
Ce n'estoit pas jadis, sur ce ton ridicule
Qu'Amour dictait les vers que soûpiroit Tibulle,
Ou que du tendre Ovide animant les doux sons,
Il donnoit de son Art les charmantes leçons.
Il faut que le cœur seul parle dans l'Elegie.(Chant II, vers 45 et suivants)
Nicolas Boileau prône l’authenticité, le naturel, la mesure, et s’érige contre les postures artificielles, les excès, la démesure. Il fait l’éloge des Anciens, qui sont le parangon de cet idéal classique. Boileau fustige les poètes artificiels de son temps, dont la « Muse forcée » imite sans sincérité les élans de l’amour. Il dénonce la froideur et la fausseté d’une poésie fondée sur la pose et le cliché — ces « fous de sens rassis » qui feignent la passion sans l’éprouver. Par contraste, il invoque l’exemple des poètes antiques, Tibulle et Ovide, chez qui l’expression amoureuse naissait d’un véritable élan du cœur. La leçon morale et esthétique est claire : en poésie, surtout dans l’élégie, seule l’émotion authentique donne aux vers leur chaleur et leur vérité.
2- Victor Hugo : Fonction du poète
Faisons un grand bond dans le temps pour aborder le XIXe siècle romantique. Victor Hugo a une conception grandiose de la fonction du poète. Il en fait une sorte de prophète, guide des peuples, éclairant l’avenir de son verbe poétique. Et toute sa vie, il n’aura de cesse de tenter de correspondre à cet idéal élevé. Si bien qu’il changera à jamais le cours de l’histoire du roman, du théâtre et de la poésie. Pas mal pour un seul homme.
Le poëte en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
Il est l’homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C’est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,
Comme une torche qu’il secoue,
Faire flamboyer l’avenir !
Il voit, quand les peuples végètent !
Ses rêves, toujours pleins d’amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu’importe ! il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles ;
Et maint faux sage à ses parolesRit tout haut et songe tout bas !
Pour le poète romantique, être poète est une mission sacrée. Il est une sorte de prophète, de traducteur de la parole divine, de lecteur de la nature. Dans des vers sublimes, Victor Hugo fait du poète un flambeau de l’humanité. Loin de se cantonner à la beauté formelle, la poésie a donc ici un rôle moral et politique : éclairer les hommes, éveiller les consciences, ouvrir la voie à la justice et à la liberté. Le poète y apparaît comme un intermédiaire entre le ciel et la terre, inspiré mais responsable. Ce texte illustre ainsi la conception romantique d’une poésie engagée, universelle et prophétique, où l’art devient un instrument d’émancipation et d’espérance.
3- Théophile Gautier : Art poétique
Avec Théophile Gautier, nous découvrons une conception parnassienne de la poésie. Refusant les excès sentimentalistes du romantisme, les Parnassiens mettent en avant la perfection formelle. Le poème devient un bijou finement ciselé. Dans son poème, Théophile Gautier joint la théorie à la pratique, avec un poème d’une grande virtuosité formelle.
Oui, l'œuvre sort plus belle
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit. [...]
Les vers brefs, les mots rares… Ce poème fait exactement ce qu’il dit, à savoir promouvoir la beauté, comme un sculpteur donne forme à l’informe. Dans L’Art poétique, Théophile Gautier célèbre la perfection formelle comme condition même de la beauté artistique. La virtuosité du poème se manifeste d’abord dans sa forme : vers courts, rimes précises, rythme ciselé comme une matière précieuse. La musicalité des strophes, le choix de mètres rares, la précision du rythme traduisent concrètement l’idée que la contrainte, loin d’étouffer la création, la sublime : « l’œuvre sort plus belle d’une forme au travail rebelle ». Le lexique des arts plastiques, et en particulier de la sculpture, — « marbre », « onyx », « émail » — souligne l’idéal du poète-artisan qui sculpte le verbe comme une matière noble. Gautier érige ainsi la rigueur formelle en gage d’excellence et fait de la poésie un art de la maîtrise et de la beauté pure, conforme à l’esthétique du Parnasse.
4- Rimbaud : Lettres du Voyant
Inclassable Rimbaud. Le fougueux adolescent prend un malin plaisir, avec ses amis zutistes, à se moquer des poètes bien établis. La plupart des poètes sont, à ses yeux, « horriblement fadasses ». Seul Baudelaire, que la société française condamnait pour immoralité, est loué comme un « vrai dieu ». Le jeune homme rêve d’une poésie qui sorte des sentiers établis, qui casse les codes et qui fasse du poète une sorte de « Voyant ». Il s’en explique dans les fameuses « Lettres à Demeny ».
Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT.
Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! — Car il arrive à l’inconnu ! — Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
Dans les Lettres du voyant, avec sa verve toute adolescente, Rimbaud bouleverse radicalement la conception traditionnelle du poète : il ne se veut plus simple interprète de la beauté ou de la nature, mais explorateur de l’inconnu. L’idée du « dérèglement de tous les sens » marque une rupture esthétique et spirituelle : c’est en expérimentant, en se déstabilisant soi-même, que le poète accède à des vérités inaccessibles à la raison. Rimbaud valorise ainsi la transgression, l’excès, la souffrance même, comme moyens d’élargir le champ de la perception. Le poète devient « voyant », accédant lors de « délires » à des visions hors du commun. L’insolite, l’inouï, l’indicible, deviennent la nouvelle définition du beau. Une conception très moderne, qui influencera évidemment les surréalistes, mais aussi bien au-delà…
5- Verlaine : De la musique avant toute chose…
Délicat Verlaine… Sa poésie est subtile, musicale, sensible, douce… Il est difficile d’imaginer qu’une personne aussi délicate en poésie était capable de violences envers son jeune enfant, ou encore de tirer un coup de pistolet sur Rimbaud. Cette finesse se retrouve dans l’Art poétique de Verlaine. Jugez plutôt.
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Dans ces vers de L’Art poétique, Verlaine expose une conception profondément nouvelle de la poésie, fondée sur la musicalité, la fluidité et la suggestion. Le célèbre impératif « De la musique avant toute chose » affirme la primauté du rythme et des sonorités sur la rigueur du sens ou de la structure logique : la poésie doit être mélodie avant d’être discours. En privilégiant l’« impair », le « vague » et la « nuance », Verlaine rejette la clarté classique et la rhétorique appuyée au profit d’une émotion subtile, fuyante, presque impalpable. L’idéal verlainien est celui d’une poésie de demi-teintes et d’harmonies, où l’indécis rejoint le précis, où le flou devient une forme de vérité sensible. Ainsi se dessine une esthétique symboliste avant l’heure : la poésie n’affirme plus, elle suggère, comme un murmure musical qui fait naître le rêve.
6- Mallarmé : Sonnet en X
Ce poème est sans doute le plus connu de Mallarmé. Il est un véritable tour de force poétique, qui porte l’art du vers et de la rime à son paroxysme. Le Sonnet en X de Mallarmé est l’un des poèmes les plus énigmatiques et emblématiques du symbolisme. Derrière sa perfection formelle classique se cache une écriture d’une grande abstraction, où les mots deviennent presque matière sonore et visuelle. Le poème se déploie comme une méditation sur la mort, la beauté et le pouvoir du langage poétique. Par son obscurité voulue, ses images précieuses et ses sonorités cristallines, Mallarmé y affirme une poésie qui ne décrit plus le monde, mais le recrée dans la pure transparence du Verbe.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Bijou de virtuosité, ce poème utilise des mots rares, des rimes presque impossibles et une syntaxe complexe, pour faire l’éloge d’une poésie qui côtoie l’Absolu. La forme du Sonnet en X manifeste la rigueur extrême et la modernité de Mallarmé. Le poème respecte la structure classique du sonnet — deux quatrains suivis de deux tercets en alexandrins — mais il la pousse à un degré d’élaboration presque hermétique. Les rimes, d’une richesse rare, tissent un réseau de correspondances sonores qui remplacent la clarté du sens par une musique dense et abstraite. L’architecture syntaxique, très travaillée, multiplie les inversions et les ruptures, créant un effet de suspension et de mystère : la phrase semble se perdre dans sa propre beauté. Ainsi, la forme devient le lieu même de l’expérience poétique — une forme close, cristalline, où la signification s’efface au profit du rythme, de la sonorité et du pur éclat du langage. Mallarmé fait de ce sonnet un tombeau du sens, un poème sur la poésie elle-même, où la forme se substitue à toute réalité.
☆
Ces six poèmes, de Boileau à Mallarmé, tracent une véritable histoire de la poésie réfléchissant sur elle-même. Chacun affirme une conception singulière de l’art poétique : Boileau en fait une discipline de vérité et de sincérité ; Hugo, une mission prophétique ; Gautier, un culte de la forme ; Rimbaud, une aventure de la transgression et de la vision ; Verlaine, une quête de musicalité et de nuance ; Mallarmé enfin, une recherche absolue du Verbe pur. Tous ont en commun de faire du poète un être conscient de sa création et de ses pouvoirs, mais aussi de ses limites. À travers eux, la poésie se définit tour à tour comme règle, révélation, musique, ou mystère — autant de visages d’un même idéal : celui d’un langage qui tente, sans jamais y parvenir tout à fait, de dire l’indicible.
À votre tour, cher lecteurs : laquelle de ces conceptions de la poésie vous séduit-elle le plus ? Quelles autres poèmes programmatiques voudriez-vous partager avec nous ? La parole est à vous, dans l’espace des commentaires !

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Le geste poétique est la tentative d’atteindre un tout à la fois absent, dispersé et inaccessible.
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Belle définition !
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