Les œuvres au programme de l’agreg 2026

L’Agrégation de lettres modernes est un concours d’excellence, exigeant et redouté, qui couronne les plus aguerris des amoureux de littérature. Un concours qui allie érudition, réflexion, esprit de synthèse, et finesse de jugement. Parmi ses épreuves reines : la dissertation française, fondée sur l’étude d’un corpus de six œuvres aux genres et époques variés, et la dissertation de littérature comparée, qui ouvre la littérature sur le reste du monde, avec un corpus spécifique d’œuvres de tous pays. Pour 2026, le programme offre un voyage littéraire du XIIe au XXe siècle, entre romans chevaleresques, farces mordantes et poèmes endeuillés. Dans cet article, on vous présente chaque œuvre au programme, en rappelant rapidement son contexte, mais aussi avec un brin d’humour. Car même face à l’agrégation, on peut garder un peu d’esprit.

Le programme de littérature française

Six œuvres, six mondes, six façons d’en perdre le sommeil ! Un programme très riche, varié, éclectique, parcourant tous les grands genres littéraires (roman, théâtre, poésie), toutes les époques (du Moyen-Âge à nos jours), donnant à lire tant des hommes que des femmes… Un programme exigeant, aussi, comportant des textes archicélèbres mais aussi des œuvres moins connues…

Cligès de Chrétien de Troyes – Ou comment draguer en alexandrins au XIIe siècle

Cligès vu par l’IA

Bienvenue à la cour d’Arthur, là où l’amour est courtois, les chevaliers bien peignés et les princesses… stratèges. Dans Cligès, Chrétien de Troyes — le Tolkien du Moyen Âge — revisite le mythe de Tristan et Iseut, mais en le passant à la moulinette chrétienne et courtoise. Résultat : une histoire d’amour et de faux enterrement, de fidélité amoureuse et d’ambition politique. Le genre ? Roman arthurien en vers, rien que ça. Le contexte ? La seconde moitié du XIIe siècle, ce moment étrange où on rêve en latin mais on écrit en français naissant. Chrétien s’y adonne avec élégance, jonglant entre codes féodaux et fantasmes byzantins. La poésie y est armée, raffinée, et un rien machiavélique.


Pantagruel de François Rabelais – Mange, lis, aime

Pantagruel vu par l’IA

C’est le moment de faire ripaille avec l’un des esprits les plus bouillonnants (et burlesques) de la Renaissance. Rabelais, moine défroqué et médecin rigolard, ouvre avec Pantagruel une épopée géante — au sens propre comme au figuré. Sous couvert de plaisanteries scatologiques et d’insultes en vieux françois, il réinvente l’éducation, le savoir, la politique, la foi. C’est un roman (oui, un vrai roman, un des tout premiers modernes) paru en 1532, où se croisent humanisme, liberté d’expression, et humour plus lourd que l’estomac de Gargantua. Traduction: vous allez rire, mais aussi suer.


Poésies d’Antoinette Deshoulières – Une muse sous Louis XIV (et une bête de scène littéraire)

Longtemps réduite à l’image d’une « poétesse précieuse », Antoinette Deshoulières mérite une réhabilitation flamboyante. Femme de lettres sous Louis XIV, elle publie dès les années 1670 des poèmes qui mêlent lyrisme personnel, galanterie, poésie philosophique, églogues pastorales et morceaux politiques. De la douleur intime à la réflexion morale, sa plume dessine les contours d’un féminin poétique intelligent et engagé. Dans cette édition généreuse, on explore une œuvre variée, chantée dans les salons, copiée, moquée, admirée — bref, vivante. Le genre ? Poésie lyrique, morale et parfois tragique. Le contexte ? Le siècle de la raison, où une femme ose penser à voix haute.


Turcaret et Crispin d’Alain-René Lesage – Tartuffe version trader

Une comédie classique vue par l’IA

Imaginez Molière, mais sous amphétamines. Lesage, en 1709 avec Turcaret, dégaine une comédie féroce sur l’argent, le paraître et la bêtise sociale. Son personnage principal ? Un financier véreux, aussi ridicule que dangereux — on pourrait presque le croiser à BFM Business. Quant à Crispin rival de son maître, c’est une petite bombe de théâtre, où les valets manipulent les maîtres comme des marionnettes. Farce ? Satire ? Farce satirique ? Les deux pièces appartiennent à la grande tradition de la comédie sociale, où le rire décape la société. À lire à haute voix, avec un accent surjoué. Et un peu de rage, peut-être.


Ourika, Édouard, Olivier ou le Secret de Claire de Duras – La mélancolie comme acte politique

Claire de Duras, aristocrate émigrée, amie de Chateaubriand, offre au début du XIXe siècle une œuvre romanesque aussi brève que poignante. Dans Ourika (1823), elle donne voix à une jeune Sénégalaise élevée dans l’aristocratie française, consciente de sa différence raciale. C’est l’un des premiers romans de la littérature française à poser frontalement la question de l’altérité et du racisme. Édouard et Olivier ou le Secret complètent le triptyque par une exploration tout aussi moderne des blessures de l’intime, des secrets, des failles. Le genre ? Roman psychologique pré-baudelairien. Le contexte ? Restauration, post-Révolution, et déjà beaucoup de doutes dans les cœurs et les têtes.


Quelque chose noir de Jacques Roubaud – Le deuil à l’ère du formalisme

Jacques Roubaud, mathématicien, poète et oulipien, perd sa femme Alix Cléo Roubaud en 1983. Il écrit Quelque chose noir en réponse — un long poème en fragments, pudique, douloureux, lumineux parfois. Ce n’est ni confession, ni élégie, ni manifeste, mais tout cela à la fois. Le genre ? Poésie contemporaine, fragmentaire, poignante. Le style ? Sobriété maximale, perforée de blancs. Le sujet ? L’absence. Publié en 1986 chez Gallimard, ce texte singulier s’inscrit dans la modernité poétique post-mallarméenne, avec un lyrisme paradoxalement contenu. À lire lentement, à relire, à ne pas vouloir comprendre tout de suite.


Le programme de littérature comparée

Le concours de l’Agrégation de lettres modernes inclut, comme deuxième épreuve, une dissertation de littérature comparée, où il s’agit de confronter plusieurs œuvres étrangères à une problématique commune. Chaque année, le programme propose deux corpus, donc deux thématiques, et l’une seule des deux « tombera » le jour du concours.

Première question : « Poésies américaines : peuples, langues et mémoires »

L’Amérique vue par l’IA

La première question du programme de littérature comparée nous emmène loin des canons européens, sur les terres fertiles – parfois brûlées – des Amériques, à la rencontre de poètes qui écrivent depuis leurs peuples, leurs langues plurielles, et les plaies de l’Histoire.

Miguel Ángel Asturias, prix Nobel guatémaltèque, est sans doute plus connu pour ses romans baroques que pour ses Poèmes indiens. Et pourtant, ce recueil est une matière incandescente. Écrits en espagnol, traduits du quiché ou inspirés de traditions mayas, ces poèmes mêlent chant rituel, cosmogonie et cri politique. C’est une poésie de résistance, de réenchantement du monde, qui fait entendre les voix d’avant la conquête – celles que le silence colonial n’a pas totalement recouvert.

Gaston Miron, lui, incarne une autre lutte : celle du peuple québécois pour sa langue, sa culture, sa dignité. L’Homme rapaillé n’est pas seulement un recueil, c’est une anthologie vivante de l’âme québécoise, une tentative de tout dire dans une langue marquée par l’exil intérieur, la fracture entre parler populaire et aspiration poétique. Miron réconcilie le joual avec Hölderlin, l’intime avec le politique, et fait de sa parole une cathédrale en chantier, debout malgré les blessures.

Joy Harjo, première poétesse amérindienne à être nommée « Poet Laureate » des États-Unis, écrit dans L’Aube américaine une poésie ancrée dans l’histoire des Muscogees, mais tournée vers un avenir de justice et de guérison. C’est une poésie de l’écoute et du souffle, marquée par le jazz, la terre, les morts qui parlent encore. Harjo réécrit l’histoire nationale depuis les périphéries, depuis les chants que l’Amérique dominante a trop souvent voulu oublier.

Entre langues dominées et langues conquérantes, entre oralité et écriture, entre l’effacement et la survivance, ces trois voix croisent leurs échos dans une poésie de l’ancrage et de la mémoire. C’est un programme exigeant, mais bouleversant, où l’on apprend que la poésie, parfois, ne sauve pas seulement les mots : elle sauve les mondes.

Deuxième question : « Vertiges biographiques (textes et images) »

La question de l’autobiographie vue par l’IA

Peut-on raconter une vie sans la trahir ? Et que se passe-t-il quand le récit biographique se met à tanguer, à vaciller, à se rêver lui-même comme fiction ? Cette deuxième question du programme interroge la frontière trouble entre la vie, l’art, et l’imaginaire. Trois œuvres, trois continents, trois expériences de l’écriture de soi et de l’autre, toutes marquées par un même vertige : celui du réel qui se dérobe.

André Breton, en 1928, publie Nadja, cette « histoire vraie » qui n’a de biographique que le mystère. Ce récit, à mi-chemin entre l’enquête surréaliste et l’autoportrait amoureux, brouille les pistes entre fiction et réalité. Qui est Nadja ? Une femme folle ? Une muse ? Une hallucination ? En intégrant photographies, lieux, fragments d’entretiens, Breton invente une forme neuve où l’image devient témoin, et où l’écriture devient dérive poétique dans Paris et dans soi-même.

W. G. Sebald, né en Allemagne en 1944, est un écrivain allemand qui a vécu une grande partie de sa vie en Angleterre. Dans Vertiges, il offre une prose trouble, ondoyante, hantée par l’Histoire, les souvenirs flous et les silhouettes d’écrivains errants (Stendhal, Kafka, Dante…). Son narrateur, ou plutôt sa conscience flottante, voyage à travers l’Europe et à travers les vies des autres comme s’il marchait dans un rêve plein de brouillard. Le texte est ponctué d’images en noir et blanc, insérées comme preuves bancales, échos visuels d’une mémoire incertaine. Ici, c’est la biographie elle-même qui devient un labyrinthe.

Virginia Woolf, avec Orlando, fait de la vie un jeu littéraire virtuose. Inspiré(e) par Vita Sackville-West, Orlando traverse les siècles, change de sexe, de voix, de rôles sociaux. Cette « biographie » improbable, publiée en 1928, est une ode à la fluidité : du genre, de l’identité, du temps. Woolf s’empare du genre biographique pour le retourner comme un gant et démontrer qu’il ne peut capturer une vie que s’il accepte de l’inventer.

Ces trois œuvres mettent en scène l’impossibilité de dire une vie en la disant autrement : par la digression, l’image, le détour fantastique ou poétique. Ce programme ne vous demandera pas de chercher la vérité d’un auteur derrière son masque, mais de comprendre comment le masque devient vérité, et comment la biographie, au lieu de fixer, ouvre des abîmes où l’on se perd – avec délice.

Bon courage aux candidates et candidats !

Comment conclure cet article autrement qu’en saluant le courage des candidats à ce concours extrêmement exigeant ? Songez que celui-ci exige la maîtrise parfaite de ces douze ouvrages, dont la liste change chaque année, mais qu’en plus, il faut être un expert en grammaire moderne, en grammaire médiévale, en version latine (ou grecque) et en version de langue vivante ! Et cela, ce n’est que l’écrit ! Car les quelques rares candidats ayant survécu aux épreuves écrites devront ensuite se présenter aux épreuves orales, si bien qu’au terme de l’ensemble du processus, il n’en restera plus que quelques uns !

Alors, oui, les candidats ont un mérite extrême, et l’on ne peut que leur souhaiter bon courage, et bonne chance !

À vos commentaires !

Photo de Roman Pohorecki sur Pexels.com

Et vous, qu’en pensez-vous ?
Une œuvre vous intrigue ? Une autre vous intimide ou vous enthousiasme ? Dites-nous ce qui vous parle, ce qui vous dérange, ce que vous attendez de ce programme – ou même ce que vous redoutez! Partagez vos premières impressions, vos coups de cœur ou vos appréhensions en commentaire : ce blog est aussi le vôtre !

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