Hypotaxe et parataxe

Les nombreuses manières dont dispose la langue française pour enchaîner les idées se rangent en deux grandes catégories. La parataxe procède par juxtaposition ou coordination. L’hypotaxe introduit une hiérarchie entre les idées, par le recours à la subordination. Il est intéressant d’étudier ces deux fonctionnements syntaxiques, à la fois pour leur utilité dans l’analyse stylistique, et aussi parce que, grammaticalement, ils usent de ressources linguistiques bien différentes.

Parataxe et hypotaxe : deux régimes de liaison

La parataxe : juxtaposer, coordonner, faire surgir

La parataxe consiste à juxtaposer ou coordonner des propositions sans les subordonner explicitement. Elle privilégie la succession, l’énumération, parfois l’ellipse.

Il marche. Il regarde. Il hésite.

Chaque proposition possède une autonomie syntaxique et rythmique. Le lien logique est laissé à l’interprétation.

Un texte n’est que très rarement uniquement paratactique, mais quand ce mode d’enchaînement des idées est très dominant dans un texte, cela relève généralement d’une intention stylistique qu’il faut souligner. Cela peut s’accompagner d’un recours à l’énumération ou à l’accumulation.

Effets :

  • impression de rapidité ou de brutalité ;
  • mimétisme du flux perceptif ;
  • suspension du jugement explicatif.

La parataxe tend à privilégier l’indicatif et les temps narratifs simples (présent, passé simple), parce que chaque proposition est assertive, autonome.

L’hypotaxe : hiérarchiser, subordonner, analyser

L’hypotaxe repose sur la subordination : une proposition principale gouverne une ou plusieurs propositions subordonnées.

Il marche parce qu’il hésite à entrer.

La syntaxe organise une hiérarchie. Le lien logique est explicité (cause, conséquence, concession, finalité…). L’hypotaxe est la syntaxe privilégiée de la réflexion argumentative, de la prose littéraire (Marcel Proust en offre un sommet), et plus largement de toute pensée qui cherche à articuler.

Effets :

  • complexification de la temporalité ;
  • précision des rapports logiques ;
  • mise en tension des modes (indicatif / subjonctif / conditionnel).

L’hypotaxe appelle naturellement la question du choix des modes et des temps, car la subordination implique dépendance — logique et temporelle.

Le choix des modes

Qu’est-ce qu’un mode ?

La Grammaire méthodique du français définit les modes comme des « cadres de classement qui regroupent chacun un certain nombre de formes verbales » (p. 510). Autrement dit, si les temps verbaux sont parfois appelés des « tiroirs verbaux », alors il faudrait appeler les modes des « commodes » comprenant ces tiroirs.

La Grammaire méthodique du français montre qu’il est peu pertinent de relier trop rapidement mode et modalité, ces deux notions ne se recoupant pas tout à fait, si bien qu’il vaut mieux partir d’une définition non pas sémantique mais morphologique. On distingue les modes personnels et les modes impersonnels.

Les modes en français

L’indicatif est le mode le plus fourni en tiroirs verbaux, tandis que le subjonctif et l’impératif ont un système temporel moins complet.

Chacun de ces modes n’a pas une utilité sémantique univoque, néanmoins il est possible de généraliser en faisant :

  • de l’indicatif le mode de l’assertion et de l’actualisation,
  • du subjonctif le mode de la virtualité, plus souvent utilisé en proposition subordonnée qu’en proposition principale ou indépendante,
  • de l’impératif le mode de l’ordre.

Le conditionnel : temps ou mode ?

Le conditionnel, longtemps considéré comme un mode du fait qu’il possède des valeurs modales, est aujourd’hui rangé parmi les temps de l’indicatif. Il permet en effet de décrire le « futur du passé » :

Il disait qu'il viendrait.

Mais le conditionnel a aussi une valeur modale, marquant l’irréel :

S'il venait, je serais heureux.

La concordance des temps en français

Une des conséquences de l’hypotaxe est la nécessité de faire concorder le choix des tiroirs verbaux entre la proposition principale et la proposition subordonnée. La concordance des temps organise les rapports temporels entre principale et subordonnée. Le choix du mode est parfois libre, parfois imposé par le verbe principal (appelé « verbe recteur ») :

Je veux qu'il vient : incorrect.
Je veux qu'il vienne : correct (subjonctif obligatoire après vouloir).

Avec l’indicatif

P. PrincipaleRapport temporel ► P. Subordonnéeexemple
PrésentSimultanéitéPrésentJe sais que tu souris.
PrésentAntérioritéPasséJe sais que tu souriais.
PrésentPostérioritéFuturJe sais que tu souriras.
PasséSimultanéitéImparfaitJe savais que tu souriais.
PasséAntérioritéPlus-que-parfaitJe savais que tu avais souri.
PasséPostériorité inaccomplieConditionnel présentJe savais que tu sourirais.
PasséPostérorité accomplieConditionnel passéJe savais que tu aurais souri.

Avec le subjonctif

PrincipaleRapport temporel ► P. Subordonnéeexemple
PrésentSimultanéité/PostérioritéSubj. PrésentJe crains que tu viennes.
PrésentAntérioritéSubj. PasséJe crains que tu sois venu.
PasséSimultanéité/PostérioritéSubj. Imparfait (litt.)
Subj. Présent (pop.)
Je craignais que tu vinsses. (litt.)
Je craignais que tu viennes. (pop.)
PasséAntérioritéSubj. PQP (litt.)
Subj. Passé (pop.)
Je craignais que tu fusses venu. (litt.)
Je craignais que tu sois venu. (pop.)

Les systèmes hypothétiques

Voici une petite carte mentale pour expliquer simplement le choix des temps et des modes dans les systèmes hypothétiques (les constructions avec « si »).


L’hypotaxe construit des relations hiérarchiques entre les propositions, et par conséquent entre les verbes qui en sont les pivots. La phrase complexe permet ainsi de donner une profondeur au discours en introduisant des niveaux hiérarchiques entre les propositions. Il en résulte des contraintes en termes de choix des modes et des temps, qui permettent non seulement de positionner deux procès verbaux l’un par rapport à l’autre dans le temps, mais aussi d’établir des nuances subtiles dans l’expression des réalités. Par exemple, l’utilisation de l’imparfait peut suggérer une action inachevée ou un contexte passé, tandis que le conditionnel peut introduire des hypothèses ou des situations irréelles. De cette façon, l’hypotaxe enrichit le langage en offrant des moyens variés pour exprimer des relations temporelles, causales ou conditionnelles entre les événements décrits.

Bibliographie

  • M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul, Grammaire méthodique du français, Puf, 1994, nombreuses fois réédité depuis.
  • G. Grossi, « Le conditionnel, relégué dans l’indicatif », LittPO.fr.
  • « Concordance des temps », Wikipédia.

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