Bonnefoy et Jaccottet, fondateurs de la poésie contemporaine ?

Ils sont tous les deux nés dans les années vingt. Ils ont tous les deux commencé à publier dans l’après-guerre. Ils ont tous les deux été publiés en Pléiade et inscrits au programme de l’Agrégation : bref, passés à la postérité. Leurs œuvres respectives, aussi différentes soient-elles dans leur forme et dans leur inspiration, posent les jalons de la poésie contemporaine.

Écrire dans un monde dévasté

Né à Tours en 1923, Yves Bonnefoy a vingt-deux ans lorsque cesse la Deuxième Guerre mondiale. Philippe Jaccottet, né deux ans après lui en Suisse, a lui aussi vécu sa jeunesse pendant la guerre. Et tous deux ont fait le même constat : impossible d’écrire désormais comme on le faisait avant guerre.

Le grand mouvement poétique de la première moitié du XXe siècle, c’était le surréalisme. Un mouvement marqué par un refus des codes bourgeois, par un goût de l’insolite, par un attrait pour l’ailleurs et le rêve, par une dimension de jeu et d’expérimentation. Certes, il n’était pas que fuite vers l’ailleurs, goût de l’insolite et onirisme, mais ce sont ces aspects-là que lui reprochent les auteurs d’après-guerre, qui ressentent le besoin de s’en démarquer.

En somme, après la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale, impossible de fuir vers l’ailleurs. Cela semble naïf, futile voire indécent. Il ne s’agit plus d’inventer des mondes oniriques, mais de revenir à l’ici.

Aujourd’hui, en 2026, on ne mesure peut-être plus très bien le désarroi de cette génération d’après-guerre. Cette génération marquée au fer rouge par l’horreur de la guerre mondiale. Qui compte ses morts. Et qui, surtout, ne comprend pas. Comment cela a pu être possible. Comment on en est arrivés là.

Les crimes contre l’Humanité perpétrés pendant la guerre mondiale font prendre conscience d’une réalité tragique : même les cultures les plus avancées, les plus raffinées, les plus modernes sont capables de commettre les plus ignobles barbaries et de mettre en place une institution rationnelle du meurtre. Cette prise de conscience est un véritable coup de massue.

Après Auschwitz, après Hiroshima, que reste-t-il de l’Humanisme ? Que reste-t-il des Lumières ? Comment avoir foi en l’Homme désormais ? Ces questions alimentent la réflexion philosophique d’un Sartre ou d’un Camus, expliquent les choix dramaturgiques d’un Beckett ou d’un Ionesco, éclairent la rupture avec la tradition romanesque chez les écrivains du Nouveau Roman. En poésie, cela se manifeste par le choix d’une humilité absolue.

L’ici, plutôt que l’ailleurs. Le doute, plutôt que les assertions péremptoires. L’interrogation, plutôt que la certitude. Le réel, plutôt que le rêve. L’enracinement, plutôt que l’évasion. Le murmure, plutôt que les paroles claironnantes. La simplicité, plutôt que les images flamboyantes. Une poésie à hauteur d’homme. Une éthique de l’authenticité.

L’authenticité comme boussole

Il ne s’agit pas de gommer les différences bien réelles entre les deux œuvres. Mais je crois qu’elles sont animées par une même quête d’authenticité. Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet refusent les postures affectées, les artifices langagiers trop clinquants, les esthétisations gratuites. Tous les deux font de la poésie une quête spirituelle à l’écart des sentiers balisés par les religions révélées. Ils ne prétendent rien savoir, ils ne parlent pas de Dieu. Mais, en cherchant à être ouverts à ce qui est dans l’instant présent, ils trouvent une forme de plénitude, ou tout du moins de quiétude. Chez Yves Bonnefoy, c’est la quête d’un « vrai lieu ». Chez Philippe Jaccottet, l’écriture poétique ouvre également un espace méditatif, en quête d’authenticité.

La notion de « vrai lieu » chez Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

Chez Yves Bonnefoy, la notion de « vrai lieu » désigne moins un espace géographique déterminé qu’une expérience ontologique de présence, opposée aux constructions imaginaires ou conceptuelles qui détournent le sujet du réel sensible. Le « vrai lieu » n’est pas un site pittoresque ni un symbole, mais l’instant où l’être advient dans sa plénitude fragile, à travers la perception incarnée — pierre, arbre, lumière, seuil. Cette notion s’élabore dès Du mouvement et de l’immobilité de Douve et se déploie dans les recueils suivants, et jusque dans les essais critiques.

Le « vrai lieu » implique une désappropriation du langage : la parole poétique doit consentir à sa finitude pour ne pas substituer un monde verbal au monde vécu. Il correspond ainsi à une topologie de la présence, où le lieu est vrai parce qu’il est éprouvé comme relation — entre le sujet et l’autre, entre la conscience et la matérialité. Cette vérité est précaire, toujours menacée par la tentation de l’image close, mais elle fonde la tâche éthique du poète : maintenir ouverte la possibilité d’une rencontre avec l’être dans le temps et dans l’espace vécus.

Je me suis beaucoup intéressé au motif de la neige, dans mes cours universitaires, et j’ai démontré à mes étudiants que, chez Yves Bonnefoy, dans Début et fin de la neige, la neige incarne un “vrai lieu” poétique : un espace sensible où l’expérience de la neige — blancheur, silence, effacement des repères — permet de faire advenir une perception immédiate du réel, débarrassée des constructions discursives habituelles. Dans plusieurs articles publiés sur LittPO.fr, je montre que la neige « voile et dévoile à la fois » (selon une citation d’Yves Lapouge), suspend le monde familier et invite le sujet à ressentir concrètement la présence de l’instant présent. Chez Bonnefoy, la neige cesse d’être simple décor pour devenir un seuil — une porte ouvrant “au jardin de plus que le monde” — où la poésie s’ouvre à une révélation du réel qui n’est ni pure abstraction ni simple figuration ; elle est ce vrai lieu où la lumière, le silence et le blanc jouent ensemble pour produire une expérience immédiate de l’être, non médiatisée par un système d’idées ou d’images traditionnelles.

Une silhouette qui s’enfonce dans la neige (image générée par IA)

La présence au monde de Philippe Jaccottet

Dans ma contribution à l’ouvrage La poésie comme espace méditatif que j’ai codirigé avec Béatrice Bonhomme, j’ai notamment évoqué la dimension méditative de l’œuvre de Philippe Jaccottet, sensible dans un grand nombre de recueils, mais en particulier dans À la lumière d’hiver, Pensées sous les nuages ou encore Airs.

Sans doute Jaccottet est-il plus discret, plus humble, que Bonnefoy. Jaccottet a une hantise du mot de trop, de la parole qui ne serait pas juste, craignant de n’être qu’un « sentencieux phraseur ». Face à ce risque, celui de se laisser aller à des facilités langagières qui le détourneraient de la présence au réel, il manifeste fréquemment le besoin de se reprendre, de montrer que « la parole est fragile ». Jaccottet souligne son ignorance, son humilité, et la précarité de la parole poétique.

Le poète de Grignan, qui se définit comme un Ignorant, n’a aucune leçon à donner. L’auteur de Leçons montre bien au contraire que c’est lui qui apprend de la vie. Marqué par le deuil, Philippe Jaccottet utilise la poésie non pour fuir le réel, mais pour accepter la réalité. Il médite dans les montagnes, auprès d’une « cascade céleste ». Il porte attention aux réalités les plus simples du quotidien, comme une grappe de raisin posée sur la table. Lui aussi, à sa manière, est un poète de la présence au monde, attaché à être disponible au réel, à sans cesse revenir à la réalité concrète, plutôt qu’à fuir dans des constructions mentales chimériques. Lire Jaccottet, c’est apprendre à habiter le monde avec délicatesse et justesse.

Habiter le monde

Bonnefoy et Jaccottet nous invitent à être présents à ce qui est, en nous désencombrant des constructions mentales érigées par notre cerveau et qui lui font écran. Ils sont tous deux en quête d’une présence ouverte, humble, d’une disponibilité au monde qui déleste le sujet de ses préjugés. Cela se cultive par l’attention, le fait d’être présent à ce que l’on fait plutôt que d’être emporté dans ses pensées, le fait de privilégier les sensations corporelles aux idées qu’elles font naître.

Une filiation contemporaine : une poésie à hauteur d’homme

Chacun avec sa sensibilité propre, Bonnefoy et Jaccottet ont posé des jalons essentiels pour leurs successeurs.

L’ontologie du « vrai lieu » telle que la définit Yves Bonnefoy, l’éthique de la présence fragile qui apparaît chez Jaccottet, et leur méfiance commune envers les facilités du langage et de la métaphore, marquent fortement la poésie contemporaine.

Tous deux rompent avec le surréalisme tardif (Bonnefoy l’a pratiqué à ses débuts), et ouvrent la voie d’une poésie de la simplicité, présentée comme une quête plutôt que comme un aboutissement.

Rimbaud se déclarait Voyant, Baudelaire prétendait transformer la boue en or, Hugo se peignait en prophète. Les surréalistes affirmaient ouvrir vers des mondes oniriques et insolites. L’objectif de Bonnefoy et de Jaccottet est beaucoup moins prétentieux, plus terre-à-terre, s’agissant de revenir au réel, à une méditation du réel. Elle substitue à la superbe une exigence de justesse et d’attention. Bonnefoy et Jaccottet, chacun à leur manière, montrent ce que peut être une poésie humaniste qui se relève du désastre de la guerre.

Le « nouveau lyrisme » des années 1980 leur doit beaucoup. Des poètes comme Jean-Michel Maulpoix, Marie-Claire Bancquart, Antoine Émaz, Béatrice Bonhomme, James Sacré, Claude Ber, Jacques Réda, Guy Goffette, Michèle Finck déploient un « lyrisme critique » qui peut voir en eux des aînés.

Ces poètes — on en pourrait nommer encore d’autres — développent un lyrisme réflexif, nuancé, où le « je » n’est pas là pour s’épancher, mais plutôt pour s’interroger. Ils portent leur attention sur le monde concret, sur leurs semblables humains, sur les choses simples du quotidien, en se méfiant de la fuite vers l’imaginaire et vers le rêve, et en examinant de façon lucide et critique les possibilités du langage.

Ni Bonnefoy ni Jaccottet ne se prétendirent chefs de file d’un mouvement littéraire. Il est souvent noté que la notion même de « mouvement littéraire » correspond mal à un champ contemporain qui refuse les écoles, les chapelles, les mots d’ordre. La recherche universitaire, à mesure qu’elle balise ce vaste champ, dessine néanmoins des tendances, des regroupements, des affinités. Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy, chacun à leur manière, se situent à l’orée du champ contemporain. Reconnus, institutionnalisés, pléiadisés, ils font partie de ces voix actuelles qui sont déjà passées à la postérité. Leur existence de justesse, leur attention au monde, leur esthétique du dépouillement et de la retenue, leur lucidité critique et leur spiritualité humble influenceront durablement le champ de la poésie contemporaine.


L’image d’en-tête rassemble deux portraits des poètes, trouvés sur Internet à l’aide de l’option d’un moteur de recherche qui permet de n’afficher que des images libres de droits.


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5 commentaires sur « Bonnefoy et Jaccottet, fondateurs de la poésie contemporaine ? »

  1. Yves Bonnefoy est un poète très moderne, notamment par sa reprise du surréalisme (Sartre se moquait de lui en l’appelant « le surréalisme de 1947) pour aller vers autre chose. Sa recherche prosodique est par ailleurs intéressante.

    On le réunit avec Jaccottet parce qu’ils s’apprécièrent l’un l’autre. Bonnefoy citait Jaccottet (et André du Bouchet) quand on lui demandait ce qu’il aimait en poésie contemporaine. Néanmoins, Bonnefoy pourra difficilement être vu comme fondateur de la poésie contemporaine, puisqu’il ne lisait pas de poésie contemporaine : il l’avait assumé lors d’une rencontre à laquelle j’avais pu assister, à la maison de l’Amérique latine à Paris.

    Jaccottet a une poésie beaucoup plus classique, très ancienne même. Il n’est pas pas cité dans l’anthologie « Un Nouveau Monde » d’Isabelle Garron et Yves di Manno, les deux auteurs considérant que l’influence de Jaccottet sur la poésie contemporaine était totalement inexistante. Il fut considéré comme nouveau parce qu’il était jeune et heideggerien, cette philosophie étant la mode nouvelle des années 50, mais sa poésie est entièrement tournée vers le passé, plutôt que vers une fondation d’un contemporain.

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  2. Article remarquable.

    Un modèle du genre.

    J’ai pourtant toujours du mal avec ces deux éminences de la poésie française !

    Quelques citations bien choisies m’auraient peut-être conduit à les lire de plus près.

    Quoi qu’il en soit bravo pour cet article.

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  3. Article remarquable.

    Un modèle du genre.

    J’ai pourtant toujours du mal avec ces deux éminences de la poésie française !

    Quelques citations bien choisies m’auraient peut-être conduit à les lire de plus près.

    Quoi qu’il en soit bravo pour cet article.

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