Proses écorchées au fil noir, tel est le titre d’un très beau recueil de Béatrice Bonhomme, paru aux éditions Collodion en 2020, accompagné de quatre filigranes de son père, le peintre Mario Villani. Arnaud Beaujeu, professeur agrégé de lettres modernes et de théâtre, enseignant en classes préparatoires littéraires, nous en propose une lecture. Je lui laisse la parole.
Béatrice Bonhomme, Proses écorchées au fil noir, avec 4 filigranes de Mario Villani, Collodion, 2020, lu par Arnaud Beaujeu
Et reste le dernier en avatar de fille.
Avec le chat. Qui porte une ceinture
et des bottes.
(Proses écorchées au fil noir)
À propos de Stèles, recueil d’un genre nouveau paru en 1912, Victor Segalen écrit depuis Pékin à Claude Debussy qu’il le voudrait comme un “recueil de proses courtes et dures”, telles ces stèles qui ponctuent le paysage de Chine, les pierres gravées réelles devenant pierres-poèmes, chaque poème, encadré d’un liseré noir, étant conçu lui-même comme “une pièce courte, cernée d’une sorte de cadre rectangulaire dans la pensée, et se présentant de front au lecteur.” (Lettre à Jules de Gautier, 1913) Dans l’espace calligraphique inédit du recueil, l’âme chemine, anonyme, comme à la quête d’une origine atemporelle, les stèles faisant à la fois signe vers les premiers temps de l’écriture gravée comme vers les fins dernières d’une pierre tombale.
A l’orée de son recueil, Proses écorchées au fil noir, paru en 2020 aux éditions du Collodion, Béatrice Bonhomme place en exergue un extrait du recueil de Segalen : “La porte est passée : l’arche dernière bâille sur un espace neuf : voici du dedans, l’âme terrestre des remparts, des murs, leurs terrassements, leurs accès défensifs : voici les pavillons d’angles, gardiens des quatre horizons.” (V. Segalen, Stèles inédites, “Porte monumentale”) Ainsi les bornes sont posées, d’un espace infini du dedans qui prévaut à l’architecture du recueil bonhommien, à savoir celle d’une quadrature composée de 4 x 25 poèmes en prose, tels les quatre “pavillons d’angles” d’un cinquième espace, indicible celui-là, où s’édifierait quelque chose de l’ordre de la poésie.
Rien de monolithique ni de systématique donc, dans cette structuration œuvrant au voyage intérieur. Quelque chose du tombeau poétique, certes, mais avec la possibilité, par-delà la minéralité de l’“écriture lapidaire”, d’un tremblement, d’une ouverture, chaque page devenant elle-même “monument mémorial à la rencontre d’un temps où surgit la parole.” (II, poème 3) Et ce d’autant plus que si les liserés encadrant les poèmes des “pavillons” II et IV (pour les nommer ainsi) sont noirs comme ceux de Segalen, les liserés des ensembles I et III sont rouges pour leur part, le tout relevant également d’un tissage, avec ses jours et ses blancs – en l’occurrence ceux du papier –, conférant à l’objet imprimé la dimension d’une œuvre d’art.
Les premiers mots de la section II, “Les fils rouges et noirs tricotent la vie et la mort.”(poème 1), font entendre, pour partie, le sens du titre, l’écorchure rouge de la vie étant générée par le fil noir et tranchant de la mort, en référence à la tradition plastique ou picturale des Ecorchés, mais avec la transposition, dans le corps de l’écriture, d’une lutte – ou d’une conjugaison – entre le poème-sang (“Mais le plus important, écrire poème avec sang, po-héma, avec l’écorché vif des mots.”,poème 7) et la prose anthracite qui, fatale toujours va de l’avant. D’où ces poèmes en prose où la prose voudrait chaque fois encadrer l’échappée belle du poème : “Mais toi, poème, comme une force rouge de taureau, tu débordes les fils des couturières. Et le poème s’est échappé.” (poème 9)
Toutefois ce sont aussi les proses qui, selon le titre, sont “écorchées”, et l’encadrement lui-même peut aussi bien être rouge, comme nous l’avons dit pour les poèmes des ensembles I et III : c’est donc que le maillage entre poème et prose, comme entre vie et mort, est plus serré, plus incertain. Plus encore et comme par inversion dans l’ensemble IV, le fil noir peut aussi bien être celui du poème (“Le fil du poème entaille les veines de la page.”, poème 8)et le recueil entier entremêle les arabesques (“Chaque section tricote les fils rouges et noirs du poème.”, poème 6) Pétri de contradictions, le poème parfois ne s’échappe pas : “Le poème se dit je vais de l’avant, je prose, mais il se retourne et s’inverse dans le pli d’un livre. Il verse sa mélodie de comptine, son reflux de ciel, sa fuite en avant, brisés par le coude angulaire d’un éclat de mot.” (poème 11)Seuls repères un peu sûrs peut-être, les liserés noirs entourent des formes d’arts poétiques dans les “pavillons d’angles” II et IV quand les fils rouges constituent les contours de poèmes du vécu dans les sections I et III.
De fait, les sections d’angles opposées se regardent en miroir. Reflets d’arts poétiques d’une lutte inversée entre prose et poème en II et en IV, ce qui se joue en I et en III relève davantage d’une mise en regard des expériences de la filiation symbolique et du deuil traversés.
La section I évoque “[u]n enfant trouvé. Dans le temps des rues. Dans les balançoires des matins. Dans la neige de Roumanie. Ses quenottes plantées dans sa main.” (poème 5) L’anaphore du destin “Il y eut un enfant […] Un enfant […] Un enfant” revient sur la rencontre déchirante et heureuse entre des parents adoptifs et cet être en souffrance : “Un enfant au cœur vieilli d’abandon et de chagrin. Qui ne savait plus aimer. Doucement. Viens vers nous. Et Dodo l’enfant do.” (poème 7), “Un enfant qui convulsait la vie. Mort. Raidi dans l’eau du monde. Nous l’avons porté en hurlant. Aux chiens. Aux loups. À notre amour.” (poème15)Cet “enfant dans l’arche” ouvre un passage de vie, en écho au poème de Segalen mis à l’exergue du recueil. Malgré les doutes traversés (“Qui étions-nous pour tenter de bercer sa douleur ?”, poème 19), une arche d’alliance s’est tissée symboliquement entre deux mères, une passation dans la douleur et face à la violence du monde – on pense aussi à la mendiante du Vice-Consul de Duras – : “J’ai accouché de l’abandon. Posé sur la neige de Roumanie. J’ai voulu lui sourire. Mais nous avons pleuré.” (poème 20), “Nous avons pleuré sur ce monde. Qui abandonne des enfants aux grands yeux. Aux yeux de nuit et de larmes. Aux bébés de silence.” (poème 21)Le père et la mèreadoptifs de cet enfant perdu, autre “Petit Poucet” aux confins du tragique, souhaitent pour lui des “matins d’oiseaux” malgré “la faille du jamais”. La mère adoptive voudrait pour lui lumière solaire, adolescence d’un Solal, le personnage d’Albert Cohen et puis qu’il devienne à son tour peut-être un jour “parent” : “J’ai rêvé pour lui. Un matin où venant. Il prendrait dans ses bras. Un enfant réconcilié. Le sien au même regard de nuit.” (poème 22)
A l’enfance écorchée par ce fil noir nocturne, répond en section III, une autre histoire de deuil et de filiation : celle d’une maison d’enfance à la mort de la mère, maison rouge écorchée elle aussi. S’y rejouent des scènes du passé, des aventures imaginaires : “Entre noir et rouge se cachaient les hiéroglyphes. On s’était réfugié sous le lit pour jouer aux derniers pirates. On se dérobait dans la chambre des cartes.” (poème 1),non sans portée prémonitoire : “Le corps des morts s’était enroulé dans des tapis. On devait les jeter à la mer. Mais l’ancre rouillée tenait ferme. Et les corps pesaient si lourd. Qu’on ne pouvait les balancer du bastingage.” (poème 2)Déjà le poids du deuil aux enfants s’imposait, de même que le sentiment hémophilique de l’existence : “Les enfants jouaient aux pirates. Pensant être à l’abri sous le lit de la mère. Mais le tamis du lit était percé. Laissant gicler les entrailles de coton d’une vie écoulée.” (poème 3) A la mort de la mère, une mémoire feuilletée emplit encore la maison : “Elle contenait des empreintes se posant. Sur le vernis du sol peint en rouge.” (poème 7) “Arche de Noé” à la dérive “[i]talienne au milieu des songes”, cette maison-navire fait naufrage avec tous ses vestiges : “Et le bouton en forme de cœur rouge s’accroche à l’empreinte de vivre.” (poème 17)Et tout vous saute à la figure : “L’enfance. La mort. Le temps.” A l’intérieur du deuil, “[c]’est tous les jours cet émerveillement. C’est tous les jours cette morsure au cœur.” (poème 20) Seul le paysage désormais peut pallier l’absence de la mère : “[il] vous prend par la main. Et vous mène à l’humilité du regard.” (poème 22) Et la consolation d’une étoile dans le bleu nocturne ouvrant à la transmutation vers la voie lactée maternelle.
Ainsi les “pavillons d’angles” I et III, telles des stèles dressées, mais aussi telles des dalles, honorent-elles la mémoire et les transformations du tragique en espoir, de la mort dans la vie, à travers le poème en prose. Cela ne va ni sans souffrance, ni sans lutte entre dicible et indicible, chair à vif et mystère nocturne, à l’instar du combat qui consiste à écrire. Les “pavillons” II et IV font, ici et là, échos aux deux autres sections : “On veut tracer droit et ferme et s’échappe pourtant, déborde des ancrages, le pirate qui est en nous.” (poème 14), “Des arabesques prennent des gestes de danse. Elles effondrent toute certitude dans le ciel où la maison écorchée vive s’écoule sur la falaise haut dressée.” (poème 15), trouve-ton en II en référence à III. De même en IV, ces possibles échos lointains à la section I : “[…] une blessure traquée, une faute oubliée, un meurtre perpétré à cache-cache dans les lignes.” (poème 10), “Avec la tache violette d’une encre d’enfance trouée à la gomme rouge” (poème 9).
Mais se joue également et surtout, dans ces arts poétiques (II et IV), une confrontation avec le geste créatif : “Et le poète-boxeur frappe de ses poings contre les barreaux qui l’enserrent.” (II, poème 11), “Fonce, échappe-toi, cogne les mots et fais-leur rendre gorge, cette gorge serrée toujours à l’écoute de l’autre.” (poème 19) Contre la pétrification morbide, il s’agit que “[l]e sang recoule dans les veines de l’écriture. » (poème 22). Néanmoins et inversement, les gisants de Pompéi fascinent l’écrivaine pour une autre raison en IV : “Le sang rouge s’est figé en sang noir. L’ingénieuse technique de moulage fait couler du plâtre au sein des poches de cendre.” (IV, poème 1)Comme s’il s’agissait de mener le combat contraire qui consiste à cadrer, circonscrire, transcender la douleur par l’exigence d’une technè qui s’accomplisse en œuvre d’art : “Tracer droit au fusain, courbe au pastel. Partir et revenir, arrachant les clous plantés aux paumes ouvertes. Le sang rouge devenu noir a fait le reste.” (poème 25)
Cela en passe par une lutte sur le cahier d’écriture “pour faire sauter les limites de la langue qui redevient fraisier sauvage.” (IV, poème 12) C’est cette fois la phrase en prose (et non plus, comme en II, le poème) qui cherche à s’échapper comme en feuillage d’arbre. Mais comme un mauvais écolier, le ‘prosateur’ est contraint par l’exigence du ‘poète’ de reprendre son travail : “On doit rayer ton travail de rouge et zébrer ta page. On te demande de te mettre à genoux dans l’humiliation des mondes. Tu as bien cherché une sanction exemplaire. Celle des criminels naïfs qui ignorent le sens de leurs mots.” (poème 19)L’ascèse du travail d’écriture exige de ne plus être pris “en flagrant délit de vie”. Cette lutte avec la culpabilité demande à être dépassée par un choix libre de la forme, qui réconcilie les contraires, comme dans un sacrifice christique : “Encadre chaque poème par un fil rouge, un fil noir, un fil de fer barbelé qui pénètre la peau en entailles de hiéroglyphes tatoués sur la peau. Les mains nues.” (poème 22)
Alors la stèle du poème en prose devient “carré tourné vers le ciel”, “triangle ouvert à tous vents.” (IV, poème 23), “laiss[ant] passer le visage, le paysage et la lumière.” (poème 24), tels les quatre filigranes de Mario Villani qui apparaissent aux poèmes ‘5’ de chaque section. “[G]ardiens des quatre horizons”, pour reprendre les mots de Segalen, ces dessins comme les quatre sections du recueil ouvrent une lumière au creux même de l’absence, “[r]epères cardinaux entre pierre et étoile, quadrillant la marge, la frontière et la mer.” (II, poème 25). Chaque pierre-poème, qu’elle soit “envolée verticale” ou “stèle horizontale où s’allongent des gisants” (poème 12), creuse l’énigme existentielle. Dans un ‘dialogue avec l’anonyme’, “[l]e poème rejoint l’absence de dates et de nom sur la tombe. […]” (poème 13). Par la calligraphie du deuil (“Au centre du poème, il y a un creux, un miroir, les mots dessinant le vide qui s’est fait au cœur de la stèle.” IV, poème 5), l’absence est transcendée. ♦
Arnaud Beaujeu


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.