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10 poètes belges à connaître

On parle souvent de la poésie française contemporaine. Un peu moins de ce qui se passe juste à côté, en Belgique, où pourtant les voix poétiques sont nombreuses, vivantes, singulières — et parfois plus libres encore, moins corsetées par les traditions éditoriales parisiennes. Voici donc quelques poètes belges, de générations et de sensibilités différentes, qui composent une constellation riche, parfois déroutante, souvent stimulante.

Émile Verhaeren (1855-1916)

Difficile de ne pas commencer par lui. Figure majeure du symbolisme, Verhaeren est le poète des foules, des villes, de la modernité naissante. Sa langue ample, presque incantatoire, fait encore entendre aujourd’hui le grondement du monde industriel. Il est le reflet de son époque, d’une Europe où les cheminées d’usine poussaient comme des champignons, et où leur acre fumée noire s’immisçait partout. Poète des villes comme Baudelaire, Verhaeren fut aussi le poète de la Révolution industrielle.

Rectangles de granit, cubes de briques,
Et leurs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues ;
Et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées

De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.
Et les hangars uniformes qui fument ;
Et les préaux, où des hommes, le torse au clair
Et les bras nus, brassent et ameutent d’éclairs
Et de tridents ardents, les poix et les bitumes ;
Et de la suie et du charbon et de la mort ;
Et des âmes et des corps que l’on tord
En des sous-sols plus sourds que des Avernes ;
Et des files, toujours les mêmes, de lanternes
Menant l’égout des abattoirs vers les casernes.

Source de la citation : Emile VERHAEREN, « Les Usines », dans Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées, Paris, Mercure de France, 1920, p. 149 sq., dans l’édition numérique proposée par Wikisource.

Norge (1898-1990)

Georges Mogin se fait appeler très tôt Géo Norge puis simplement Norge. Sa poésie, d’une apparente simplicité, joue avec la langue quotidienne pour mieux en révéler les vertiges. Il cultive un ton libre, souvent humoristique, qui masque une profondeur métaphysique réelle. Chez lui, les grandes questions — la mort, Dieu, le sens — passent par des images concrètes, presque triviales. Il refuse les systèmes et privilégie une forme de sagesse intuitive, proche de l’enfance. Son écriture oscille entre légèreté et gravité, dans un équilibre très personnel. Norge est ainsi une voix à part, accessible en surface, mais durablement troublante.

Voici une citation extraite des Cerveaux brûlés (1969) que j’ai trouvée dans l’article que Wikipédia consacre à Norge :

« L'ordre

Je mets beaucoup d'ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l'ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j'ai beaucoup d'ordre et presque plus d'idées. »

Jacques Izoard (1936-2008)

Jacques Izoard naît en 1936 à Liège et y meurt en 2008, laissant une œuvre dense et singulière. Figure centrale de la vie poétique liégeoise, il est le cofondateur et l’un des animateurs majeurs de la revue Odradek. Sa poésie explore le corps, le désir et leurs zones d’ombre, dans une langue fragmentée. Les images y surgissent par éclats, souvent énigmatiques, parfois sensuelles, proches du rêve. Il privilégie une écriture dense et tendue, attentive au souffle comme au silence. Le réel, chez lui, vacille, toujours au bord de l’effacement ou du trouble. Izoard impose ainsi une voix exigeante, à la fois charnelle et profondément mystérieuse.

J’ai découvert Jacques Izoard grâce au chercheur Gérald Purnelle, de l’Université de Liège, qui est venu à Nice à deux reprises pour nous présenter, le 30 novembre 2011, la poésie francophone de Belgique, puis, le 23 janvier 2013, une conférence sur « L’écriture et la foudre, Jacques Izoard et François Jacqmin, deux poètes entre les choses et les mots ». C’est de cette dernière conférence que j’extrais cette citation de Jacques Izoard :

« J’assiste à l'union
De la haie ou de la pluie
Allume un feu de miel,
Dans la chambre où tu vis.
Les maisons de plumes cachent
Vos aînées plus heureuses… »

François Jacqmin (1929-1992)

C’est un poète que j’ai beaucoup lu quand j’enseignais à la fac, lui aussi découvert grâce à Gérald Purnelle, car je l’avais mis au programme de mon cours sur la neige. J’aime beaucoup la dimension méditative de cette œuvre, sa méfiance constante envers les facilités du langage, sa volonté de retenir sa plume dès lors que poindrait un ornement un peu trop facile. Jacqmin vise l’authenticité absolue, et pour cela interroge constamment son médium, le langage lui-même.

« La contradiction entre la neige et la neige
atteint
son apogée dans ce qui sépare l’être
de l’être.
C’est en s’inspirant de la pénurie
d’affirmations
que toute chose évite de donner dans le faux.
Ce que le poète commente
est essentiellement
la négation qui le révèle à soi-même. »

François Jacqmin, Le Livre de la neige,
éditions de la Différence, p. 82.

Jean-Pierre Verheggen (1942-2023)

Jean-Pierre Verheggen naît en 1942 à Gembloux et s’impose comme l’une des voix les plus jubilatoires de la poésie belge contemporaine. Son écriture dynamite la langue : jeux de mots, déformations et inventions verbales s’y déploient sans retenue. Profondément orale, sa poésie prend toute sa force dans la performance et la diction. Chez lui, le langage est à la fois terrain de jeu et espace de résistance. L’humour y est omniprésent, volontiers burlesque et déstabilisant. Sous la fantaisie affleure une critique des discours figés et des autorités. Verheggen incarne ainsi une poésie de liberté radicale, où la langue se libère en explosant.

Jean-Pierre Verheggen était invité à l’Université de Nice, en 2017, dans le cadre des « Journées Poët Poët ». J’ai eu tout le loisir d’apprécier son talent pour les jeux de mots, les calembours, le travail des sonorités, et l’humour. Cette entreprise poétique qui ne se prend pas au sérieux a néanmoins un enjeu d’une importance réelle, puisqu’il s’agit de revitaliser la langue française face à tous les discours creux, à la langue de bois, au politiquement correct qui l’étouffe et la bride.

Laurence Vielle (née en 1968)

Laurence Vielle est une poétesse incroyable. Consacrée « Poétesse nationale », ce qui n’est pas rien. Marraine des Journées Poët Poët, où je l’ai beaucoup appréciée pour son talent, sa générosité, sa simplicité, son humanité. Elle m’a proposé de l’accompagner au piano lors de sa carte blanche à la bibliothèque Nucéra. Elle m’a fait la surprise et le bonheur de lire sur les ondes de la radio publique belge mon poème contre l’homophobie.

Laurence Vielle développe une œuvre profondément ancrée dans l’oralité. Sa poésie se dit autant qu’elle s’écrit, portée par la scène, la voix et la présence. Elle recueille et restitue les paroles du quotidien, attentive aux vies ordinaires. Son écriture, fluide et directe, se construit dans l’écoute et la relation aux autres. Elle mêle observation sociale et sensibilité intime, sans jamais surplomber ses sujets. Poétesse nationale de Belgique (2016-2017), elle contribue à faire circuler la poésie hors du livre. Laurence Vielle incarne ainsi une poésie vivante, partagée, profondément humaine.

"La Terre tourne
C'est arrivé
C'est arrivé comme ça
C'est arrivé
C'est tout à coup
Qu'j'ai senti la terre
Qu'j'ai senti la terre
Qu'j'l'ai sentie tourner
Et que j'tournais
Que j'tournais
Oh oui que j'tournais avec elle
Je m'suis sentie
Rouler avec elle
Comme une bille
Autour du soleil
et TchAC" (Ouf, p. 28)

Vous trouverez une présentation plus approfondie de Laurence Vielle dans mon article « Connaissez-vous Laurence Vielle ? ».

David Giannoni (né en 1968)

David Giannoni naît en 1968, grandit à Nice, passe ses années de lycée à Rome, avant que sa famille ne s’installe en Belgique, où il s’établira définitivement. Il développe une œuvre à la fois poétique et éditoriale. Fondateur des éditions Maelström, il crée des espaces pour des voix souvent peu entendues. Sa poésie se tient au plus près du réel, attentive aux existences fragiles et aux marges. Elle privilégie une langue ouverte, sans emphase, portée par une exigence de justesse. L’écriture devient chez lui un geste d’accueil autant qu’une manière de résister à l’effacement. Il articule ainsi création personnelle et engagement dans la diffusion de la poésie contemporaine. Il se présente comme un « théra-poète », espérant que la poésie puisse faire du bien à celui qui la lit, en conjuguant sa pratique poétique avec son expérience de psychologue.

Il avait décidé de compter le nombre exact d'araignées
Qui tissaient leurs toiles dans le jardin du maître
Il aurait ensuite comparé ce nombre
Avec le nombre exact de toiles du même jardin
La différence donnerait une idée
Du chemin à parcourir encore
Avant l'éveil

Un matin le maître le retrouva perché sur le figuier
À manger les fruits de l'arbre
Sauf que ce n'était pas encore la saison
Et qu'il n'y avait pas de fruits
En réalité il n'y avait pas même de figuier
Mais ça le maître se garda bien de le lui dire

David GIANNONI, Il faut savoir choisir son chant,
éditions « Maelström Réévolution », 2022, p. 11.

Timoteo Sergoï (né en 1964)

Timoteo Sergoï est sans doute l’une des voix les plus rythmées de la poésie belge contemporaine. Poète et slameur, il unit écriture et performance scénique pour faire vivre le poème. Sa poésie prend appui sur le corps et le souffle, la musicalité et l’urgence du verbe. Les textes oscillent entre énergie brute, engagement social et moments de réflexion intime. Il transforme la scène en espace de partage, où chaque mot devient acte vivant. Son écriture est directe, percutante, mais toujours attentive à la résonance des mots. Sergoï incarne une poésie de présence, où la langue se fait geste et rythme.

Je conserve un excellent souvenir de sa présence aux Journées Poët Poët 2025. Il y a proposé des ateliers d’écriture mêlant écriture poétique et atelier d’impression. Quand on lui demande ce qu’est pour lui la poésie, il livre une performance à couper le souffle de drôlerie tout en étant sacrément sensée. Il est capable d’expliquer comment un poète qui nage dans la mer peut faire dévier tout un paquebot, et donc changer la monde. J’ai récemment acquis de nouveaux recueils de Timoteo Sergoï, et il faudra que je vous parle de tout cela… quand j’en aurai le temps !

Jérémie Tholomé (né en 1975)

Jérémie Tholomé développe une œuvre marquée par l’expérimentation et la performance. Sa poésie se déploie comme un flux, une matière verbale dense et en expansion. Il explore les saturations du langage, ses accélérations et ses débordements. Ses textes interrogent les limites du sens et les dérèglements de la parole. La scène prolonge l’écriture dans une expérience physique et sonore. Son univers est traversé par une tension constante entre chaos et construction. Tholomé incarne ainsi une poésie radicale, où le langage devient une force en mouvement.

Invité des Journées Poët Poët 2025, il a notamment animé une mémorable soirée au Bistrot Poète. De lui, j’ai lu Le Grand Nord, une suite de cent-huit poèmes subtilement engagés, qui nous emmènent au-delà du cercle polaire pour dénoncer l’action prédatrice de l’Homme sur la nature. J’ai récemment acquis un autre de ses ouvrages qu’il me tarde de commencer ici, mais ce ne sera pas avant quelque temps…

« La lune ne compte plus sur l’appui de l’électorat canin / On frémit à la simple évocation des sentiments tapis dans l’ombre / En s’abreuvant aux déclarations trafiquées des condamnés médiatiques du jour / Et les chalands flânent avec le sourire de ceux qui ne savent pas qu’ils ont les tympans crevés » (Le Grand Nord, p. 40)

Aurélien Dony (né en 1993)

Aurélien Dony appartient à une nouvelle génération. Son écriture s’ancre dans le réel, attentive aux tensions sociales et intimes. Il développe une poésie directe, nerveuse, traversée par une forme d’urgence. Ses textes explorent les fragilités individuelles autant que les fractures collectives. La langue, chez lui, reste accessible, mais chargée d’une intensité contenue. Sa voix, lucide, est tournée vers les inquiétudes du présent.

Je l’ai rencontré cette année, lors de cette vingtième édition des Journées Poët Poët. Il a notamment animé une soirée « open mic » à La Trésorerie, à Nice. Il a également performé à Aiglun, lors de la journée de clôture du festival. Il se fait remarquer dès 2011 avec Il n’y aura plus d’hiver. Il a publié également Grammaire du vide (2023) et Train-Nuit (2025). J’ai acquis lors du festival A vous je dois mon ciel plus bleu (2025).

"J'écris pour avoir un corps
Tranquille
Quand je me tiens devant vous"

Aurélien DONY, A vous je dois mon ciel plus bleu, Abrapalabra, 2025, p. 73.

Que ces dix noms soient pour vous une porte d’entrée dans la poésie belge de langue française. La liste est bien sûr loin d’être exhaustive. J’ai tenu à ne présenter que des poètes que je connais suffisamment, à ce jour, pour pouvoir les présenter. Il y aurait, aussi, William Cliff, Marianne Van Hirtum, Françoise Lison-Leroy, dont j’ai entendu parler, mais pas suffisamment pour pouvoir en dire quelque chose d’intéressant.

Je voudrais aussi, en terminant cet article, dire que je suis bien conscient du fait que cette liste contient très peu de femmes, alors que je tiens, autant que possible, maintenir une certaine parité dans mes articles. Laurence Vielle doit se sentir un peu seule dans cette liste, mais c’est ainsi : c’est la seule poétesse belge que j’ai lue attentivement. On pourrait — et on devrait — ajouter des voix féminines : Véronique Bergen, Maud Joiret, Isabelle Wéry, Françoise Lison-Leroy, Liliane Wouters… Il se trouve que je ne les connais que de nom, que je ne les ai pas encore lues (personne n’est parfait !), et que je me refuse à parler de poètes, quel que soit leur genre, si je ne les ai pas au moins parcourus.

Enfin, je vous signale un article consacré à un tour d’Europe poétique, qui pourrait vous faire découvrir d’autres voix tout autour du continent…


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