Archives pour la catégorie Citation du jour

« Une fringale de papier me surprend en automne. J’écris tandis que tombent les feuilles. Le ciel se tasse, il craque quand on marche dessus. Ni fontaine fraîche, ni petites lèvres végétales, ni langues agiles, ni voix d’oracle, ni couvert secret des couvées : mon arbre est le monument de l’absence, une croix griffée à l’encre noire sur l’horizon vide. Écrire accompagne sa douleur.

Les feuilles tombées ressemblent aux ailes des papillons. Séchées entre les pages d’un livre, ce sont de petits buvards silencieux. La mémoire immobile de l’envol. »

Jean-Michel Maulpoix, Emondes, Solaire, 1981, p. 44.

« Un passage comme si de rien n’était
Et voilà que je me remets pénétrer les mots de la vie
Un soleil sur la nappe rouge
La pompe au milieu de la cour
Ne ramenant plus d’eau
Mais la source est toujours présente
Avec l’eau claire que on aperçoit
À travers la fente des pierres. »

Béatrice Bonhomme, La Maison abandonnée,
Colomars, Melis, 2006, p. 8.

« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
Innocent et joyeux.« 

Victor HUGO, Les Feuilles d’automne,
d’après Œuvres complètes, Ollendorf, 1909, via Wikisource.

Une histoire de bleu : poème liminaire

Né en 1952 à Montbéliard, Jean-Michel Maulpoix, poète et professeur en littérature à l’Université Paris-III Sorbonne Nouvelle, est l’auteur de plus d’une trentaine de recueils poétiques, la plupart composés dans une prose ample et rythmée où il décrit la situation précaire de l’homme contemporain, tout en cherchant à dépasser l’inquiétude et à tendre vers une forme de sérénité. Son recueil le plus connu, Une histoire de bleu, publié en 1992 au Mercure de France et réédité en 2005 chez Gallimard, s’ouvre par un très beau poème. Lecture.

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Un poème de Paul Celan

Paul Celan (1920-1970) fait incontestablement partie des grands poètes du XXe siècle. Sa poésie est profondément marquée par l’enfer des camps nazis, où ses parents furent déportés et trouvèrent la mort, avant que lui-même ne fasse l’expérience des travaux forcés en 1942-1944. Son recueil posthume Partie de neige, composé en 1968, n’est pas le plus connu, et c’est le poème qui donne son titre à ce recueil que j’ai choisi de vous présenter.

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« Je marcherais dans la transparence jusqu’à la plus réelle profondeur. Il y aurait ton visage rencontré (sourire et joues graves), la couleur la pierre simple d’une maison, des arbres (on les abat — grands gestes dans l’hiver) et des passages par les prés. Je vais toujours. La nuit seule vient (rencontre et joue grave). »

James Sacré, Cœur élégie rouge,
Marseille, André Dimanche éditeur, coll. « Ryôan-Ji », 2001
(1e éd., Paris, Le Seuil, 1972), p. 170.

« Et les propos qui me sont les plus chers, c’est entre guillemets que je devrais les écrire ; ils ne m’appartiennent pas. Je ne suis personne ; ma tête bourdonne de la rumeur des livres. L’amour et la mort sont imprononçables. »

Jean-Michel Maulpoix, Les abeilles de l’invisible,
Seyssel, Champ-Vallon, IX, p. 95.

« Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce cœur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche. »

Rainer Maria Rilke, Les roses, source « rilke.de ».

« Il est besoin d’un lecteur d’un geste de papier
D’un miroir Tu es visage ma feuille mon échancrure
Je suis le tissu pour que tu sois ton vide La surface
Pour que froisse la main L’aber où l’eau s’aiguise
Racine où le sol tressaille Ton blanc mon noir
Le creux pour ma difficulté le blanc pour que je sois
Ce dessin que je ne serais pas Tu es peau pour
Mon alphabet J’étais l’air pour que tu m’engorges
Alvéole pour que tu fusses arcade »

Michel Deguy, Donnant donnant, Poèmes 1960-1980,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2006, p. 158.

« le chemin tremble sous la chaleur
la brise passe d’une mâture à l’autre
dans le soleil dansant du soir
lumière filtrante
autre caresse autre douceur
le froissement des aiguilles brunes
piqûre sur les mollets nus
l’odeur de résine encore
qui enfle les poumons »

Citation extraite d’un poème intitulé « La complainte des petits gris »,
par Angèle Paoli, paru dans Nu(e), n°52, Jokari/Enfances, 2012, p. 188.

Pour en savoir plus sur Angèle Paoli, on se reportera à son blog « Terres de femmes ».

Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)
Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)

« Il écoute respirer la mer.

Il ne se lasse pas de la regarder, comme on fixe un être endormi, ou le sourire d’un visage peint, comme on regarde obstinément quelque chose que l’on ne voit pas, qui est là cependant. La mer, derrière la mer, dont il ne saurait jamais que les commencements, les plages et les rumeurs, même lorsqu’il quitterait le rivage et partirait se perdre au large, enfin seul avec soi, avec elle, plus que jamais séparé pourtant, ne pouvant espérer la rejoindre autrement qu’en se perdant en elle, dans la défaillance d’un naufrage qui ressemble à l’amour, les poumons pleins de sel, son corps stupide tout gonflé d’eau, flottant comme un paquet avant le repas silencieux des poissons et des crabes. »

Jean-Michel Maulpoix, Portraits d’un éphémère,
Paris, Mercure de France, 1990, II-2, p. 24.

« Comme la lune est le miroir du soleil, l’eau est de la lumière qui s’enfonce dans la terre, une lumière fraîche, un ciel de septembre.

L’étoile est un feu d’eau, un feu glacé.

Tout devient bleu comme sous une chevelure défaite, un visage assombri par le désir ou le chagrin.

Tout devient bleu, surtout au loin les montagnes. Plus près on voit encore des rochers, des arbres plus clairs que les autres.

Il y a comme une tendre accalmie. »

Philippe Jaccottet, La Semaison, Carnets 1954-1979,
Paris, Gallimard, coll. « nrf »,
via l’aperçu de Google Books.

« Ma mie est en printemps
La poésie va paître
Je vois par la fenêtre
Qu’on a changé de temps

Je me dis bien souvent
Qu’un enfant n’est plus à naître
Ma mie est en printemps
La poésie va paître

Les bourgeons sous le vent
Sont des verts à renaître
On s’étonne d’y être
Pour un regard d’enfant
Ma mie est en printemps »

Jacques Moulin, « Rondels d’enfance »,
paru dans Nu(e), n°52, « Jokari / Enfances », octobre 2012, p. 167.

« J’ai vu une vieille dame pleurer, ma mère. Elle pleurait sur sa solitude totale, physique et morale, elle appelait son père et sa mère morts depuis cinquante ans, elle exigeait tous ses enfants auprès d’elle, elle leur demandait à tous, aux vivants et aux morts, pourquoi ils l’avaient abandonnée. Elle pleurait sur ce lieu hostile dans lequel elle avait échoué et que l’on appelle « maison de retraite ». Elle pleurait enfin sur les larmes du monsieur d’à côté, privé depuis longtemps de l’usage de la parole, mais qui était accouru à ses cris et pleurait lui aussi, en la regardant pleurer, et lui prenait la main. Il avait, avec ses longues mains veinées de mauve, son beau visage buriné, et son port de prince, la noblesse des hommes bleus du désert. Il avait sûrement beaucoup été aimé dans la vie. »

Colette Guedj, L’heure exquise, JC Lattès.

Un tilleul (Véronique Pagnier, Wikimedia Commons, libre de réutilisation).
Un tilleul (Véronique Pagnier, Wikimedia Commons, libre de réutilisation).

« C’est encore une averse, comme au milieu du mois de mai quand le tilleul explose et reverdit. De tous côtés des feuilles, des mains qui pianotent, des oiseaux aiguisant leur bec, et le crissement des plumes qui ne s’apaise pas. »

Jean-Michel Maulpoix, Ne cherchez plus mon coeur,
Paris, P.O.L., 1986, IV-6, p. 66.

« L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau. »

Philippe Jaccottet, La Semaison, Paris, Gallimard.

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Femme de dos avec sac à main (Pixabay)

« Il préfère à ces valises funèbres le sac à main des femmes, où il y a des mouchoirs blancs parfumés, des tubes de rouge à lèvres, de la poudre rose, une palette de bleus, un portefeuille avec des photos d’enfants qui se baignent au bord de la mer, un petit miroir et des lettres chiffonnées. Il voudrait se glisser dans cette féerie et se laisser aller au roulis de leurs hanches. Curieux de leur parfum et de leurs amours, il voudrait prendre la température exacte de leur cœur. »

Jean-Michel Maulpoix, Portraits d’un éphémère,
Paris, Mercure de France, 1990, VIII-4, p. 90.