Introduction à la poésie de Marie-Claire Bancquart

Comment dire la vie quand elle est traversée par la mort ? C’est l’un des enjeux fondamentaux de la poésie de Marie-Claire Bancquart (1932-2019), dont les nombreux recueils mettent en évidence la fragilité de l’existence. Athée convaincue, elle ne trouve pas, face à cette question, d’apaisement dans la foi, et y répond à sa manière, en réécrivant les grands mythes, dont celui d’Icare.

La fragilité de l’existence

Pour Marie-Claire Bancquart, la vie est fragile. Une seule lettre sépare le « mot » de la « mort ». Et la mort personnifiée, telle une faucheuse, vient hanter plus d’une page de sa poésie. Si la mort est aussi présente dans l’œuvre de Marie-Claire Bancquart, ce n’est pas par fascination morbide. C’est que cette réalité, trop souvent occultée dans notre société contemporaine, fonde pourtant la beauté de notre existence.

« Le mot.
Une lettre de plus
c’est la mort

mais justement elle est cette inconnue
lettre morte. »

Marie-Claire Bancquart, Violente vie, Pantin, Le Castor Astral, 2012, p. 125.

Si Marie-Claire Bancquart écrit « avec la mort », ce n’est donc pas sans ce « quartier d’orange entre les dents » qui peut s’entendre de diverses manières, dont toutes tendent à opposer à la mort la saveur et la couleur de l’orange.

Atteinte d’une tuberculose osseuse de la hanche, plâtrée et alitée pendant plusieurs années, au plus fort de la guerre mondiale, Marie-Claire Bancquart a connu une enfance difficile, sur laquelle elle revient dans Explorer l’incertain et dans la préface de Rituel d’emportement. Cet épisode informe profondément sa poésie. Vivre, pour Marie-Claire Bancquart, a d’abord été une lutte, et un combat avec un corps qui est comme étranger.

L’énigme du corps

Dès lors, pour Marie-Claire Bancquart, le corps est à la fois une réalité particulièrement intime et familière, et en même temps un mystère qui nous demeure énigmatique. Quoi que nous fassions, nous n’avons pas accès à l’intérieur de notre corps, à la vie de nos organes qui s’animent de façon autonome, sans que notre volonté ou notre conscience n’aient besoin de s’en mêler. Aussi la poésie de Marie-Claire Bancquart présente-t-elle le corps comme un horizon énigmatique. L’écriture poétique permet d’en éprouver l’opacité.

« Dans la cage thoracique
l’arbre brumeux creuse sans arrêt son noir
[vers l’invisible

avant de disparaître
dévoré par la nuit. »

Marie-Claire Bancquart, Violente vie, Pantin, Le Castor Astral, 2012, p. 124.

Le surplomb du mythe

Un autre aspect important de la poésie de Marie-Claire Bancquart est la façon dont celle-ci en appelle à de grands mythes. Jésus, Œdipe, Icare apparaissent ainsi au fil des pages. Mais il ne s’agit pas de figures figées, hiératiques. De Jésus, Marie-Claire Bancquart retient surtout le charpentier. Il y a, chez Marie-Claire Bancquart, une volonté de désacraliser le mythe, de le relire et d’en présenter une nouvelle lecture. De même, c’est un Icare terrien qu’elle rêve, poursuivant sur le sol, après sa chute, l’aventure de vivre.

Réciproquement si l’on veut, la réalité quotidienne, qui a aussi toute sa place dans la poésie de Marie-Claire Bancquart, va à la rencontre du mythe. Il y a en somme deux dimensions qui ne cessent de s’entrecroiser, l’horizontalité du quotidien et la verticalité du mythe, et le travail de Marie-Claire Bancquart consiste à verticaliser le quotidien et à horizontaliser le mythe. De sorte que les deux dimensions, indissociables, ne finissent par montrer la grandeur de l’individu, la dignité de l’humain, jusque dans les vicissitudes du quotidien.

« Ce qui est écrit dans le chant du feu
N’est pas écrit
pour toujours

scintille
puis s’étouffe

mais
d’un poète l’autre
au travers des siècles
court une étincelle
de violente vie. »

Marie-Claire Bancquart, Violente vie, Pantin, Le Castor Astral, 2012, p. 62.

Un colloque sur son œuvre

J’ai eu la chance de participer, lorsque j’étais doctorant, à un colloque international sur l’oeuvre de Marie-Claire Bancquart, organisé par Béatrice Bonhomme, Aude Préta-de Beaufort et Jacques Moulin au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. C’était mon tout premier colloque, et cela reste pour moi un souvenir extrêmement fort. J’ai été heureux de pouvoir rencontrer de très nombreux spécialistes de poésie contemporaine, et de discuter avec Marie-Claire Bancquart qui m’a fait la joie de me dire qu’elle avait beaucoup apprécié ma communication. Les actes du colloques sont disponibles aux éditions Peter Lang, et sont présentés sur le site du Centre culturel de Cerisy.

*

Par son humanisme exigeant, par sa révolte sereine, par sa volonté d’habiter le monde en conscience, Marie-Claire Bancquart s’affirme comme l’une des grandes voix de la poésie française contemporaine. Consciente que l’énigme de l’existence s’immisce jusque dans le quotidien le plus banal, elle travaille aussi à humaniser de grandes figures mythiques. Lire sa poésie est une très belle façon « d’explorer l’incertain », en suivant la « verticale du secret », par-delà les « contrées du corps natal », en faisant un pied-de-nez à la mort. Habiter notre vie, pétrie d’énigme.


Cet article est la refonte d’un article initialement publié en 2015.

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 (Image : Wikimedia Commons, libre de réutilisation)


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19 commentaires sur « Introduction à la poésie de Marie-Claire Bancquart »

  1. Merci pour la beauté de l’existence, malgré ou ) avec sa fragilité. C’est pour cette beauté que j’écris. Difficile de se faire connaître et surtout transmettre sa poésie aujourd’hui , et le silence dans le « grain de sable » comme un grain d’or. Merci!

    Aimé par 1 personne

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