Les religions fictionnelles : quand la littérature invente le sacré

Inventer un monde, cela suppose d’imaginer toute une civilisation, avec son organisation politique, son histoire, son implantation géographique, mais aussi sa religion. Pour les besoins du roman ou du cinéma, des créateurs ont ainsi imaginé des religions complexes, souvent fascinantes. Petit tour d’horizon.

La Force dans l’univers de Star Wars

C’est sans doute l’exemple le plus connu. George Lucas, dans la saga Star Wars, invente toute une galaxie, dirigée par un Empereur malfaisant contre lequel luttent les Rebelles. C’est un univers extrêmement riche, qui se déploie de film en film. Ce monde imaginaire n’est pas seulement peuplé de vaisseaux futuristes et de robots sympathiques. Il est régi par la Force, une énergie invisible que certaines personnes entraînées, les Chevaliers Jedi, ont le pouvoir de contrôler.

L’esthétique et la philosophie des Jedi doivent beaucoup à la culture japonaise des samouraïs. Le costume ample des Jedi rappelle certains vêtements traditionnels japonais, tandis que leur sabre laser évoque directement le katana. Leur code moral fondé sur la discipline, l’honneur, la maîtrise de soi et la fidélité à une voie spirituelle s’inspire du bushidō, le code éthique attribué aux guerriers samouraïs. George Lucas a d’ailleurs reconnu l’influence décisive du cinéma japonais, notamment des films d’Akira Kurosawa, dans la création de Star Wars.

La maîtrise de la Force permet de déplacer des objets (télékinésie), de ressentir des pensées (télépathie) et d’être en harmonie avec le monde. La croyance en une énergie cosmique rappelle le Prâna indien, le Qi chinois ou encore le Pneuma grec, ce souffle invisible censé traverser et animer l’ensemble du monde vivant. La Force ne fait pas appel à des Dieux anthropomorphiques, il ne s’agit ni d’un polythéisme, ni d’un monothéisme, mais plutôt d’un animisme. On peut aussi penser au bouddhisme, qui est parfois davantage considéré comme une philosophie que comme une religion (même si cette distinction est très occidentale), dans la mesure où il ne fait pas appel à la croyance en un dieu.

La saga montre un temple Jedi où de jeunes apprentis, les Padawans, apprennent à maîtriser la Force sous le contrôle de Maîtres confirmés qui apparaissent comme des Sages. Le personnage principal, Luke Skywalker, est d’abord complètement ignorant de ce qu’est la Force ; il a grandi à l’écart dans la ferme de son oncle, et va progressivement apprendre, grâce à l’enseignement de Maître Yoda, à ressentir cette Force et à s’en servir. Il doit faire tout un travail intérieur, consistant à se libérer de ses émotions négatives, de la peur, de la colère, pour devenir à son tour un Chevalier Jedi. Le parcours de Luke Skywalker correspond ainsi à une quête initiatique comme on peut en rencontrer dans l’univers chevaleresque médiéval.

Han Solo se moque, à certains moments, de la prétention de Luke à maîtriser la Force. Tous les personnages n’ont pas la foi, et la Force est parfois présentée comme une ancienne croyance un peu désuète. C’est intéressant car cela montre que, comme dans notre monde réel, le spirituel a tendance, trop souvent, à être mis de côté au profit de tentations plus matérielles. Han Solo ne croit que ce qu’il voit, il aime l’argent, mais il change au contact de Luke et devient plus généreux. Ce n’est pas pour rien s’il y a deux héros : Han Solo est le héros combattant, courageux, fort, dont la récompense est de trouver l’amour. Luke Skywalker, celui qui marche dans le ciel, celui dont le prénom veut dire Lumière, est un héros d’un autre ordre, un héros spirituel. J’ai pu lire dans un article que Luke serait homosexuel, mais il me semble qu’il n’est pas davantage intéressé par les hommes que par les femmes : sa quête se trouve sur un autre plan, son chemin à lui est de type spirituel. Il doit faire un travail intérieur pour maîtriser le côté obscur et devenir un Chevalier Jedi. Luke n’est que cela : le héros d’une quête initiatique.

La Force est ambivalente en ce qu’elle peut être utilisée pour le bien comme pour le mal. Il y a un côté lumineux de la Force, celui des Chevaliers Jedi, et un côté obscur, celui des Seigneurs Sith, de l’Empereur lui-même et de son acolyte Dark Vador. Ce dualisme peut rappeler le symbole du Tao, ce cercle noir et blanc où il y a un point noir dans la région blanche et un point blanc dans la région noire, manifestant l’union des contraires. Plus largement, Star Wars rejoue l’éternelle lutte du Bien contre le Mal, de la Lumière contre l’Obscurité.

Ainsi, pour inventer la Force, George Lucas a recomposé de nombreux éléments issus de spiritualités historiques. Je trouve tout à fait significatif que, dans son monde futuriste, peuplé de vaisseaux spatiaux et de combats intergalactiques, la spiritualité prenne une si grande place. Cela dit quelque chose, à mon sens, de nos sociétés contemporaines, où les religions sont en recul mais où persiste un besoin de sacré. Dans le monde futuriste de la Guerre des Étoiles, la quête initiatique de Luke est centrale, et la Force, loin d’être un détail nanatif, se révèle un élément essentiel de l’intrigue.

Les religions de Game of Thrones

La saga romanesque et télévisuelle du Trône de Fer se situe dans un monde imaginaire d’inspiration globalement médiévale. On y retrouve une société très hiérarchisée, avec ses rois, seigneurs, chevaliers, paysans, et une organisation de type féodal, avec des rapports de vassalité, des mariages politiques, des alliances entre grandes maisons. Mais la ressemblance avec la réalité s’arrête là : l’univers de Game of Thrones est bel et bien un monde de fantasy, où règne le surnaturel, où les dragons existent, et où une menace sourde vient du grand nord.

Dans cet univers, il y a plusieurs civilisations, et donc plusieurs religions. Chaque peuple a sa vision du monde, ses croyances, ses superstitions, sa philosophie. Dans le Nord, patrie des Stark, on parle des « anciens dieux », un polythéisme presque animiste, où l’on ne prie pas dans les temples mais auprès d’arbres sacrés à visage humain.

Dans la capitale, Westeros, il y a une religion beaucoup plus structurée, la Foi des Sept, qui a des temples appelés « septuaires », un clergé hiérarchisé, et une croyance en sept aspects du divin. Le Grand Septon est le Pape de cette religion. Son symbole principal est l’étoile à sept branches.

Du côté d’Essos, il y a une femme vêtue de rouge, Mélisandre, qui est une prêtresse dotée de pouvoirs surnaturels. Cette religion dualiste, qui oppose le dieu de lumière aux forces des ténèbres, a recours à des visions prophétiques dans les flammes, à des résurrections…

Je me souviens également d’un temple où se réfugie Arya Stark, qui est celui des Sans-Visage, lesquels vénèrent le Dieu Multiface. Les Sans-Visage affirment que toutes les religions du monde adorent en réalité le même être, une face du même Dieu Multiface qui serait la mort elle-même. Les Sans-Visage imposent à leurs adeptes de renoncer à leur identité individuelle, à leur nom, à leur passé, ce à quoi Arya ne pourra totalement se soumettre.

Et ainsi de suite… Si la saga développe autant les religions, ce n’est pas un hasard. C’est d’abord un effet de réel : toute civilisation se distingue par ses croyances, sa culture, sa vision du monde. En décrivant la foi de chaque peuple, l’auteur les singularise les uns des autres. C’est aussi un enjeu narratif : Game of Thrones est avant tout une histoire de pouvoir, de conquêtes, d’influences, de manigances, et les religions sont alors aussi une arme politique. L’auteur montre aussi que les humains ont tous leur façon de chercher du sens, de nommer ce qui les dépasse, d’envisager ce qui transcende l’existence quotidienne, de se regrouper autour de leur foi, parfois aussi de s’écharper au nom de celle-ci…

La centralité de la religion dans Dune

Aujourd’hui connue du grand public à travers de somptueuses adaptations cinématographiques, la saga de Dune déploie un univers d’une richesse extraordinaire. Là encore, l’auteur, Frank Herbert, ne raconte pas seulement une histoire, il fait vivre tout un monde. Il a inventé un univers, ses peuples, ses organisations politiques, son économie et ses religions. La question religieuse, loin de n’être qu’un simple décor, est absolument centrale dans la saga.

Dans un futur lointain où se situe l’action, l’humanité vivra non plus seulement sur Terre, mais sur plusieurs planètes. Les peuples du futur qu’imagine Frank Herbert pratiquent des religions qui conservent un lien lointain avec les religions réelles de la Terre d’aujourd’hui, mais avec de nombreuses évolutions liées au passage du temps, et surtout à ce changement de paradigme qu’est la conquête de l’espace. En somme, les religions de Dune héritent de traditions terrestres profondément recomposées et fusionnées au fil de l’histoire humaine et de la dispersion spatiale.

La Bible Catholique Orange est un socle syncrétique de référence dans l’Imperium. C’est la religion de l’Empire interstellaire, qui est un syncrétisme fusionnant de nombreuses traditions terrestres. Son nom même évoque le christianisme, tandis que l’épisode du Jihad Butlérien fait penser à l’Islam. Cet épisode, situé avant le récit de Dune, est une croisade des Hommes contre les machines intelligentes. Depuis cette date, il est interdit de construire des machines « à l’esprit de l’homme semblables ».

Chaque peuple possède en outre sa religion. Les Tleilaxu, peuple connu pour son avance technologique en génie génétique, pratiquent une religion secrète et fanatique. Les Ixiens, dont le nom dérive de la lettre X et du nombre 9 (Ix), sont également des scientifiques redoutés.

Le Zensunni est, dans l’univers de Dune, une religion syncrétique associant le Zen, tradition méditative asiatique, et le Sunnisme qui est une branche de l’Islam. Les Zensunni, au fil de leur exil, deviennent progressivement les Fremen, dont la religion se transforme en une culture complète du désert. Les Fremen sont en effet un peuple du désert, et leurs croyances sont adaptées à cet espace. Aussi considèrent ils l’eau comme sacrée. Les Fremen vénèrent les Vers des Sables, ces monstres gigantesques qui produisent l’Épice. Ils attendent un messie, le Maadi.

Les Bene Gesserit sont un ordre féminin politico-spirituel dont l’objectif est de faire advenir un messie, le Kwisatz Haderach (terme emprunté à l’Hébreu). Pour cela, elles pratiquent la sélection génétique, arrangeant des mariages dans le but de créer progressivement cet être suprême. Elles s’assurent de leur pouvoir en manipulant des religions à travers la Missionaria Protectiva : elles implantent des superstitions au sein de certains peuples pour mieux les contrôler.

Dune présente ainsi plusieurs religions fictionnelles, plus ou moins inspirées de religions réelles, mais ce qui est fascinant dans Dune est qu’on assiste à la naissance d’une nouvelle religion. Paul Atréides (un nom qui rappelle les Atrides grecs) ne sera ni tout à fait le Maadi qu’attendaient les Fremen, ni le Kwisatz Haderach que tentaient de fabriquer les soeurs du Bene Gesserit. La créature, en quelque sorte, échappe au créateur. Le Bene Gesserit est totalement dépassé. Paul ne se contentera pas de jouer le rôle qui avait été prévu pour lui, et il deviendra l’Empereur-Dieu de Dune. On peut y voir une façon de montrer qu’on ne manipule pas impunément les religions, qu’il est dangereux de vouloir fabriquer un messie, et plus largement qu’il convient de se méfier de tout gourou qui attendrait une confiance aveugle.

Ce sont trois univers narratifs très différents que nous présentent Star Wars, Game of Thrones et Dune, mais dans les trois cas, l’auteur a inventé un monde très complet. Loin de simplement dérouler une histoire, les trois sagas déploient tout un monde, complet et cohérent, avec son peuple, son histoire, sa géographie, et, donc, ses religions. Cela n’est pas, pour les auteurs, un simple accessoire, un élément de décor. Les auteurs inventent des religions qui sont des aspects essentiels des univers créés, et qui jouent un rôle majeur dans l’intrigue.

Situé à l’écart des enjeux amoureux, Luke Skywalker apparaît comme une figure spirituelle avant tout. De simple paysan travaillant dans la ferme de son oncle, il devient, à l’issue de son aventure, un Maître Jedi accompli. La Force, loin d’être un simple détail, est un élément central de cet univers, une énergie que le personnage apprend à ressentir et à maîtriser, à l’image du Prâna et du Qi dans les spiritualités orientales.

Dans Game of Thrones, les religions, et plus largement le surnaturel, sont au coeur du jeu de pouvoirs qui entoure le tant convoité trône de fer. L’auteur n’a pas créé une seule mais plusieurs religions, sans indiquer de préférence, illustrant ainsi l’absence de réponse unique. Il n’y a pas de peuple plus sage qu’un autre. On voit ainsi différentes pratiques, différentes mythologies, différentes façons de donner une forme et un nom à l’indicible.

Dans Dune, la religion a une place plus importante encore. Certes, chaque peuple en a une, comme dans Game of Thrones, mais ici, on assiste à la naissance d’une religion. Paul Atréides, au départ jeune prince inexpérimenté débarquant dans un univers hostile dont il ne connaît rien, deviendra l’Empereur-Dieu de Dune, dépassant les attentes messianiques des Fremen comme les projets complotistes des Bene Gesserit.

Ainsi, l’enjeu métaphysique est central. Dans ces univers de fiction, qu’il s’agisse de la galaxie de Star Wars, des terres fragmentées de Game of Thrones ou de l’Imperium de Dune, le récit ne se contente jamais d’organiser des actions ou des conflits : il met en place des systèmes de croyances qui donnent sens à l’ensemble du monde représenté. Le religieux n’y est pas un simple décor, mais une structure profonde de l’imaginaire, qui articule le politique, le social et l’individuel. Qu’il prenne la forme d’une Force cosmique, de panthéons multiples ou de religions instrumentalisées, il révèle surtout une constante : toute construction d’un monde fictif tend à recréer, sous des formes nouvelles, les conditions d’un rapport au sacré.

Mais cette présence du religieux ne relève pas seulement de l’esthétique ou de la cohérence narrative : elle engage des questions fondamentales pour l’humanité elle-même. Ces récits interrogent ce qui fonde le sens, la légitimité du pouvoir, la possibilité du libre arbitre face aux déterminismes — qu’ils soient divins, politiques ou biologiques —, et la manière dont les sociétés produisent des croyances pour supporter l’incertitude de l’existence. Ils mettent également en scène la tentation récurrente de fabriquer du sacré, voire de fabriquer des messies, avec le risque toujours présent que ces constructions échappent à leurs créateurs. En cela, Star Wars, Game of Thrones et Dune ne parlent pas seulement d’autres mondes : ils réfléchissent, en creux, à ce que signifie être humain dans un univers où le sens n’est jamais donné, mais toujours construit, disputé et fragile.


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