« Le cancre » de Jacques Prévert

Sans doute Jacques Prévert était-il un poète de la liberté. Lui qui refusait de s’enfermer dans une étiquette, fût-elle celle du surréalisme, ou dans un genre d’écriture, lui qui aimait à jouer avec les mots et leurs sonorités, lui qui écrivit des textes d’agit-prop et protégea des amis juifs pendant la guerre, avait la liberté chevillée au corps. On sait qu’il n’aimait pas l’école et que, enfant, il faisait parfois l’école buissonnière, avec la complicité de son père. « Le cancre », l’un des poèmes les plus connus de Jacques Prévert, est ainsi avant tout une ode à la liberté, face à une autorité scolaire uniquement perçue comme menaçante et répressive.

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Une ode à la liberté

Ce poème en vers libres, qui n’adopte aucun schéma strophique ni aucune isométrie, mais s’autorise quelques rimes, fait le choix d’une simplicité formelle qui peut se lire comme un refus des contraintes et une revendication de liberté. L’absence de rejets et d’enjambements garantit une lecture fluide, où le vers libre épouse les articulations de la syntaxe.

Cette simplicité formelle apparente permet de concentrer l’attention du lecteur sur le fond du propos, et en particulier sur le personnage central du « cancre », simplement désigné au cours du poème par le pronom « il », mis en évidence par sa reprise en début de vers (c’est ce qu’on appelle une anaphore). Face à cet « il », il y a le « on », le « professeur », le « maître » menaçant, mais aussi les « enfants prodiges » moqueurs.

Jacques Prévert construit ainsi une image positive du « cancre ». Ce mot vient du latin « cancer » qui signifie « crabe », et désigne un « élève nul et paresseux », par allusion à  » la marche oblique du crabe, dont la progression est lente et difficile » (source: Trésor de la langue française, CNRTL). Mais ici, d’emblée, la bonne foi de l’élève est affirmée. L’opposition antithétique « Il dit non avec la tête / Mais il dit oui avec le coeur » montre que l’opposition apparente de l’élève dissimule une bonne volonté intérieure. L’élève n’est donc pas insolent ou impoli, il est simplement incapable de répondre correctement à la question posée.

Jacques Prévert explique l’attitude de l’élève par le cadre excessivement intimidant dans lequel il est interrogé. Le choix du pronom « on », dans la phrase « on le questionne », efface la personne du professeur au profit d’une instance potentiellement plus menaçante. L’élève semble soumis à un interrogatoire dans lequel on cherche à le prendre en défaut. L’utilisation du pluriel, dans « tous les problèmes sont posés », suggère une avalanche de questions qui s’emmêlent dans l’esprit de l’élève. L’énumération, sous forme de triple rythme binaire, « les chiffres et les mots, / les dates et les noms, / les phrases et les pièges » mélange volontairement les disciplines, et l’on ne sait plus si la question posée relevait des mathématiques, de l’orthographe ou de l’histoire.

Face à cette déferlante de questions, l’élève n’a d’autre arme que le « fou rire ». On comprend qu’il ne s’agit pas d’insolence, mais d’un simple mécanisme de défense instinctif et involontaire, comme le montre la forme verbale « le prend ». En effet, l’élève est doublement intimidé par les « menaces du maître » et par les « huées des enfants prodiges », qui loin d’être de son côté se montrent moqueurs.

C’est la fin du poème qui fait tout son sel, puisque l’élève trouve une façon très poétique de se tirer de ce mauvais pas. L’antéposition des compléments circonstanciels permet de retarder jusqu’au dernier moment, jusqu’au dernier vers, la réaction surprenante de l’élève. Jacques Prévert joue, là encore, de l’antithèse, en opposant les « couleurs » de l’élève et le tableau « noir » du maître, et en rapprochant à la rime les antonymes « malheur » et « bonheur ». Le récit se conclut ainsi sur une note positive, avec ce visage heureux et coloré qui est une réponse artistique et poétique au problème posé.

En somme, l’élève a agi en poète, par cette réponse décalée et lumineuse, qui n’est pas la réponse attendue par le maître, mais qui est une réponse malgré tout, pleine de fantaisie et de liberté. Le maître y verra peut-être un affront, une bravade, une façon de défier son autorité, alors qu’il ne s’agit pas de cela. L’élève n’a pas voulu insulter le maître, il a simplement proposé sa réponse, certes hors sujet, mais qui est la seule façon qu’il a trouvée de répondre. L’élève réintroduit de la vie et de la couleur dans le noir et le malheur. On comprend ainsi pourquoi le poète est du côté du « cancre » : ce dernier est lui aussi poète.

Une invitation à réfléchir sur la pédagogie

Il est évident que ce poème ne peut me laisser indifférent en tant qu’enseignant, puisque je m’imagine aussi la scène du côté du professeur, et que la didactique et la pédagogie sont des domaines qui me passionnent.

La situation décrite par Jacques Prévert correspond à l’école d’antan, celle qui mettait des bonnets d’âne aux élèves et les intimidait avec des interrogations orales où l’élève était seul au tableau. Aujourd’hui, je ne vois plus guère d’enfants stressés par les apprentissages. La dimension ludique de nombreux apprentissages, le caractère bienveillant de l’évaluation, l’importance accordée à la manipulation font que la plupart des élèves ne sont pas inquiets, et que certains même versent dans le défaut contraire, à savoir d’être trop insouciants : comme souvent, la justesse réside dans l’équilibre.

Bien évidemment, l’enseignant d’aujourd’hui cherche la réussite de l’élève, ce qui pourra l’amener à fournir des aides, à « souffler » une partie de la réponse, à proposer une pédagogie différenciée, à suggérer l’utilisation de matériel de manipulation, bref à faire en sorte que l’élève ne reste pas bloqué dans une situation sans issue. L’enseignant d’aujourd’hui tente de s’appuyer sur les motivations intrinsèques de l’élève pour donner du sens aux apprentissages, en créant des situations stimulantes qui donnent naturellement envie de chercher la réponse. Il évite les dispositifs stressants qui font perdre aux élèves leurs moyens, et ne fait pas reposer la réussite sur la simple récitation d’un énoncé non compris. Surtout, il accorde un statut à l’erreur : se tromper, loin d’être une faute morale, est une occasion d’apprendre.

Enseigner ce poème ?

Enseigner ce poème à l’école élémentaire me semble une bonne idée, du moins en cycle 3, à un âge où les élèves sont capables de prendre un peu de recul, de s’interroger, de participer à un débat. C’est une bonne occasion d’associer la poésie et l’éducation civique, et de faire parler les enfants sur ce qu’est le stress, la réussite scolaire, les attendus de l’école, les techniques pour ne pas perdre ses moyens.

Bien sûr, ce poème a un titre qui, isolé du reste du poème, et isolé de l’explication qui aura été faite en classe, pourra « choquer » certains parents. Je les vois déjà poindre, ces messages indignés qui s’offusquent que l’on désigne les élèves sous le terme de « cancre ». Il faudra, sans doute, expliquer, aux parents aussi, toute la richesse de ce poème, qui ne se réduit pas à son titre. Rappeler, peut-être, que ce poème, même s’il n’est pas très ancien, est malgré tout d’une époque qui n’est plus tout à fait la nôtre, et où l’on employait des termes que l’on n’utiliserait plus aujourd’hui. Rappeler que, ce mot, Jacques Prévert l’emploie pour le critiquer, et non pour l’approuver. D’ailleurs, ce titre même peut être une occasion de débat, au cours duquel il faudrait souligner le fait que Jacques Prévert est bien du côté de l’élève, et non de celui d’une autorité mal placée.

Et vous, que pensez-vous de ce poème ?

Il est temps que je vous laisse la parole, dans l’espace des commentaires. Qu’avez-vous pensé de ce poème ? L’avez-vous appris en tant qu’écolier ? Quels sont vos souvenirs de récitation poétique ? Sont-ils agréables ou désagréables ? N’hésitez pas à réagir !

Cet article s’inscrit dans la rubrique « Un poème à la loupe ».


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4 commentaires sur « « Le cancre » de Jacques Prévert »

  1. Je vous remercie pour cette analyse dont il me manquait quelques éléments. Je vais le proposer à mes élèves de CM2 à la rentrée.

    Je le connais depuis un moment et c’est un poème que j’aime beaucoup.

    Aimé par 1 personne

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