La flûte enchantée à l’école

Ayant cette année conservé une partie de mes élèves de l’an dernier, je dois renouveler complètement mon stock d’ouvrages de littérature. Après une première période qui a tourné autour du thème de la science-fiction, j’ai décidé de consacrer les mois de novembre et décembre au thème de l’opéra, en exploitant un album inspiré de La flûte enchantée de Mozart. C’est l’occasion de vous présenter cet opéra, qui compte sans doute parmi les plus célèbres, ainsi que quelques-unes des activités menées en classe à cette occasion.

Pourquoi étudier La flûte enchantée à l’école?

► Un univers méconnu des élèves

Pour la très grande majorité des élèves, l’opéra reste un univers totalement inconnu. Et je trouve que c’est cela, le rôle de l’école : faire découvrir aux enfants des choses qu’ils n’auraient aucune chance de découvrir seuls, en particulier s’ils sont issus d’un milieu peu favorisé. Je me souviens avoir entendu l’une de mes profs de fac raconter que sa fille de sept ans était passionnée par la flûte enchantée : mais c’est précisément la fille d’une prof de fac. Les autres enfants, eux, ne peuvent avoir accès au patrimoine qu’à travers l’école, qui doit leur en ouvrir les portes.

► Les ingrédients d’un conte merveilleux

Les élèves ont immédiatement montré de l’enthousiasme pour lire cette histoire. Cela n’a rien d’étonnant, dans la mesure où il est possible de la lire, même si ce n’est pas la seule lecture possible, comme un conte merveilleux. Prince, princesse, magie, aventures et amour, les ingrédients sont réunis pour plaire aux plus petits comme aux plus grands, garçons comme filles. Comme tous les contes initiatiques, La flûte enchantée montre le passage d’un héros potentiel à un héros accompli, transformé par une série d’épreuves d’une situation initiale à un état final.

Tout commence par l’agression du prince Tamino par un serpent monstrueux. Son épée s’étant brisée, il ne peut se défendre. Heureusement, trois mystérieuses Dames, dont on apprend progressivement qu’elles sont des envoyées de la Reine de la Nuit, le sauvent. Quand Tamino revient à lui, il voit le serpent mort à ses pieds, puis arrive Papageno qui prétend avoir vaincu le monstre. Les trois Dames rétablissent la vérité, réduisent Papageno au silence en posant un cadenas sur sa bouche, puis confient à Tamino la mission de retrouver la princesse Pamina, la fille de la Reine de la Nuit. Tamino, accompagné de Papageno, se met alors en route…

► Une dimension comique


« Dessin représentant Emanuel Schikaneder le premier Papageno. Page de couverture de l’édition originale du livret. » (Wikipédia)

Une originalité par rapport à d’autres contes — outre, bien évidemment, la particularité du genre même de l’opéra, sur laquelle j’insisterai plus bas — est la présence d’une dimension comique, par laquelle le lecteur (et, je crois, également le spectateur de l’opéra) prend un peu de distance avec l’histoire racontée. Le comique permet un recul qui permet de se souvenir que les personnages ne sont que des personnages, que nous lisons bien une histoire fictive, qu’il s’agit moins de vivre par identification aux personnages que de réfléchir de façon plus distanciée.

Aussi le prince Tamino est-il secondé par l’oiseleur Papageno qui est un peu son double version comique. Tous deux ont un parcours assez similaire, puisqu’ils sont d’abord seuls et que leurs aventures les conduiront à l’amour. Mais ils ne se situent pas sur le même plan. Tamino est un prince qui, au terme de son aventure, deviendra un sage. Papageno est un homme du peuple, un bon vivant, un peu étourdi, et plutôt couard alors même qu’il est vantard.

Il importe de rendre les élèves sensibles à cet humour. Celui-ci est bien tangible lorsque les trois magiciennes, servantes de la Reine de la Nuit, punissent Papageno d’avoir menti en faisant apparaître un cadenas sur sa bouche. L’interprète du rôle de Papageno, de fait, chante avec la bouche fermée, ce qui est évidemment très drôle.

D’autres marques d’humour sont plus discrètes. On sourit lorsque Papageno se vante d’avoir tué le serpent alors qu’il n’y est pour rien. On sourit encore lorsque l’oiseleur Papageno et le Monostatos se croisent, et qu’ils fuient l’un l’autre parce qu’ils se sont mutuellement fait peur : la couardise des deux personnages est d’autant plus amusante que Papageno se vantera ensuite d’avoir fait fuir Monostatos.

► Une aventure déceptive

L’horizon d’attente des enfants était bien sûr que Tamino sauve Pamina réputée prisonnière de Sarastro. Une telle issue était en effet conforme aux codes du genre du conte : le prince vient sauver sa princesse. Si Mozart déçoit cette attente, c’est parce qu’il veut proposer quelque chose de plus intéressant.

Contrairement, donc, à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, c’est Papageno, et non Tamino, qui trouve Pamina. Autrement dit, c’est au personnage secondaire qu’est dévolue la tâche de sauver la princesse. C’est encore Papageno qui, en jouant de son carillon, fait fuir les sbires de Monostatos. Le héros ne fait donc rien d’héroïque au sens habituel de ce terme (symboliquement, son épée se casse dès le début de l’opéra), et sa bravoure se manifestera sur un autre plan.

Autrement dit, libérer la princesse n’est pas l’important. Alors que Papageno s’est dirigé vers l’endroit où la princesse Pamina était retenue prisonnière, Tamino, lui, est invité à s’approcher d’un temple où il rencontre un Compagnon de la Lumière. Il doit alors subir des épreuves de type initiatique.

► Travailler l’implicite

Aussi, l’un des éléments clefs du récit, qui fait tout son intérêt et qui est aussi la difficulté principale à faire comprendre aux élèves, c’est que la valeur des personnages est complètement réévaluée en cours de récit. Ceux que l’on croyait gentils sont en réalité méchants et inversement.

  • La Reine de la Nuit, qui apparaît au départ comme une mère éplorée, plongée dans une immense tristesse par l’enlèvement de sa fille Pamina, se révèle être une reine cruelle, surgissant dans les rêves de sa fille pour lui enjoindre de commettre un assassinat.
  • Sarastro, initialement présenté comme le ravisseur de Pamina, se révèle être l’oncle de la jeune fille, qui ne l’a soustraite à la Reine que pour la préserver de sa mauvaise influence. Sarastro apparaît finalement comme un sage, comme un guide pour le jeune couple sur le chemin de la sagesse.

Aussi La flûte enchantée se trouve-t-il être un bon moyen de travailler la compréhension fine avec des élèves, et en particulier la compréhension de l’implicite. Les élèves devront réévaluer leurs conceptions initiales et réviser leur jugement.

► La dimension symbolique

Si l’aventure au sens ordinaire de ce terme avorte, c’est que la bravoure de Tamino est amenée à se manifester autrement que par un héroïsme primaire. Pas de monstres à terrasser, pas d’ennemis à vaincre, pas de combats physiques. La véritable lutte est contre soi-même. Ainsi Tamino devra-t-il garder le silence dans la grotte, alors même qu’il brûle de dire son amour à la belle Pamina. Il lui faudra beaucoup de maîtrise de soi pour repousser sa bien aimée sans lui parler, et faire passer le devoir et la raison avant le désir et l’impulsion. Nature, Raison, Sagesse, tel est le triptyque que Mozart a fait graver sur le fronton du temple, dessinant l’idéal philosophique que le compositeur cherche à promouvoir avec La flûte enchantée.

Une séquence clefs en main

Dans ma classe, l’étude de La flûte enchantée a donc pris place dans le créneau de lecture-littérature, sous la forme d’une lecture par épisodes de l’album adapté, en faisant constamment référence à l’opéra, visionné grâce au vidéo-projecteur.

► À qui s’adresse cette séquence ?

Cette séquence a été pensée pour être réalisable du CP au CM2, moyennant des adaptations qui sont indiquées dans le déroulement de séquence proposé ci-dessous. En effet, j’ai beaucoup enseigné en cours multiples, et j’ai toujours trouvé pertinent de travailler la littérature en commun, autour d’une même histoire mais avec des activités différentes. Cette séquence a réellement été pratiquée dans ces cinq niveaux, attestant que cela est faisable, réalisable et enrichissant. Je pense que l’apport culturel pour les élèves est considérable, et je trouve que c’est ce dont ils manquent le plus pour bien comprendre des textes littéraires. La possibilité de s’aider de la vidéo et de la musique permet de faciliter la compréhension.

► Une séquence réinventée année après année

Lorsque j’avais une classe de CE1-CM2, j’ai utilisé un album des éditions Calligram fourni avec un CD qui permet d’entendre les extraits les plus célèbres de l’opéra. L’album est illustré par Maria Battaglia. En revanche, il n’y a pas d’autre nom d’auteur que celui de Wolfgang Amadeus Mozart, ce qui est étonnant car l’on lit une adaptation sous forme d’album et non le livret de l’opéra lui-même. Le texte est dense, plutôt adapté à des élèves de cycle 3.

Ma collègue, également intéressée par le fait de travailler sur l’opéra, avait des CP-CE2 cette année-là. Elle a utilisé une édition plus récente, chez Didier Jeunesse, avec une musique dirigée par le célèbre chef d’orchestre Herbert Von Karajan, un texte rédigé par Jean-Pierre Kerloc’h et lu par Valérie Karsenti, avec des illustrations de Nathalie Novi. Le texte est nettement plus abordable.

Depuis, j’ai également enseigné cette séquence dans une classe de CE2-CM1 qui avait la particularité d’être une classe EMILE italien, avec des élèves pour la plupart francophones de naissance, mais aussi des élèves italophones et non francophones. Il m’a fallu donc expliquer du vocabulaire très simple pour des élèves qui parlaient peu français, mais aussi proposer des activités en italien autour de l’opéra.

Cette année, j’ai une classe de CP-CE1, donc des élèves plus jeunes. Je vais utiliser le texte de Jean-Pierre Kerloc’h, plus simple à comprendre que celui de l’album que j’avais initialement utilisé, et le remettre en forme avec des aides à la compréhension. Bien évidemment, pour des raisons de droits d’auteur, je ne peux vous fournir le texte ni les illustrations. En revanche, toute l’adaptation pédagogique est disponible, clefs en main.

► Les compétences travaillées

Vous trouverez ci-dessous, dans le fichier PDF joint, les compétences travaillées, citées d’après les programmes officiels du cycle 2. Ce sont, peu ou prou, les mêmes compétences qui reviennent dans les programmes du cycle 3, adaptées à l’âge plus grand des enfants.

► Le déroulement de la séquence avec les supports téléchargeables

Séance 1 : La planification de la lecture

Objectif : Entrer dans l’œuvre par la comparaison des couvertures des deux éditions et par le visionnage des premières minutes de l’opéra.

Déroulement :

  1. Brainstorming oral autour de la notion d’opéra. Prise en note par le maître au tableau.
  2. Projection des deux couvertures. Emission d’hypothèses par les élèves. Le maître complète la prise de notes.
  3. Projection des premières minutes de l’opéra. Les élèves confrontent leur prise de notes à ce qu’ils ont vu. (La vidéo est intégrée en fin d’article.)

Matériel :

Séance 2 : Tamino attaqué par le serpent

Objectifs : Comprendre le début de l’histoire, en insistant sur les éléments de la lecture a minima : personnages, lieux, objets.

Résumé de l’épisode : Tamino est attaqué par un serpent, son épée se brise, il est sauvé in extremis par trois Dames, des magiciennes, qui sont des émissaires de la Reine de la Nuit.

Déroulement :

  1. Lecture magistrale de l’épisode par le maître.
  2. Identification des personnages à travers différentes images.
  3. Les élèves complètent les textes qui légendent ces images, avec plus ou moins d’aides.
  4. Visionnage de l’extrait de l’opéra correspondant.

Matériel téléchargeable :

Séance 3 : L’arrivée de Papageno

Objectifs : Comprendre l’épisode en identifiant les personnage, en remettant dans le bon ordre des phrases de résumé, et en écrivant un portrait de Papageno (production d’écrits).

Résumé de l’épisode : Tamino, rattrapé par le serpent et attaqué par lui, s’évanouit. Le monstre est tué par les Trois Dames, qui découvrent le prince inconscient. Elles s’en vont prévenir leur maîtresse, la Reine de la Nuit. Sur ces entrefaites, entre l’oiseleur Papageno. Il prétend être le sauveur de Papageno. Les Trois Dames reviennent, dévoilent le mensonge de Papageno et, pour le punir, lui ferment la bouche par un sort qui le rend muet.

Différenciation pédagogique : Les élèves faibles lecteurs lisent uniquement le texte en gras. La production d’écrit est adaptée en termes de longueur, de complexité des phrases, d’aides apportées, en fonction de l’âge et des capacités des élèves.

Matériel téléchargeable :

L’oiseleur Papageno (images générées)

Séance 4 : La mission de Tamino

Objectifs : Comprendre l’épisode 3, en identifiant les tours de parole, en repérant les objets et en imaginant la suite.

Résumé de l’épisode : Tamino et Papageno sont investis d’une mission par la Reine de la Nuit : retrouver et libérer la fille de celle-ci.

Matériel téléchargeable :

Séance 5 : La libération de Pamina

Ancienne version de la séquence

  •  Séance 1 : Planification de la lecture avec la comparaison de couvertures dans deux éditions différentes. Nourrissage culturel avec le visionnage de l’ouverture et la réflexion : « Pour vous, qu’est-ce qu’un opéra ? »
  • Séance 2 : Lecture du premier épisode (sans les images de l’album) : Tamino est attaqué par un serpent, son épée se brise, il est sauvé in extremis par trois Dames, des magiciennes, qui sont des émissaires de la Reine de la Nuit. Puis identification des personnages à travers différentes images (albums des deux éditions et photographies de représentations). Remise en ordre de quelques phrases pour constituer le résumé de l’épisode.
  • Séance 3 : Lecture du deuxième épisode : entrée de Papageno. Identification des personnages par le dessin. Remise en ordre de quelques phrases de résumé.
  • Séance 4 : Lecture du troisième épisode : Tamino et Papageno sont investis de leur mission et sont aidés par les trois Dames. Surlignage des paroles prononcées par chaque personnage (activité très importante pour asseoir la compréhension dès lors qu’il y a beaucoup de dialogue). Vocabulaire : la flûte, le carillon. Production d’écrits : que va-t-il se passer quand Tamino et Papageno arriveront chez Sarastro ? (Le but est de créer un horizon d’attente qui pourra être comparé ensuite avec ce qu’il s’est vraiment passé.)
  • Séance 5 : Lecture du quatrième épisode : Papageno libère sans grand effort Pamina des griffes du cruel Monostatos. Texte-puzzle : cette activité m’est très précieuse car elle permet de vérifier la compréhension des élèves sans que ceux-ci n’aient à produire d’écrits complexes. On se rend compte alors que certains élèves ayant des difficultés avec l’écrit ont cependant une compréhension globale de l’histoire qui est loin d’être totalement déficiente.
  • Séance 6 : Lecture du cinquième épisode : Tamino, arrivé devant le temple, discute avec un Compagnon de la Lumière. Désespéré de ne pas être avec Pamina, il joue de la flûte : tous les animaux de la forêt sont émus (référence à Orphée ?). Pamina et Papageno arrivent, attirés par la musique. Le carillon de Papageno fait fuir Monostatos et ses sbires. Arrivée de Sarastro qui donne des explications ainsi qu’une mission à Tamino. Les activités pour cette séance ont consisté en une remise en ordre des images à légender, en un surlignage du dialogue, et en un débat : Sarastro est-il gentil ?
  • Séance 7 : Lecture du sixième épisode : l’épreuve de Tamino et Papageno dans le temple, le rêve de Pamina hantée par la Reine de la Nuit. Remise en ordre des images en leur donnant un titre. Recherche d’informations dans le texte (phrases qui montrent que la Reine est mauvaise et que Sarastro et gentil).
  • Séance 8 : Lecture du septième épisode : la fin de l’album. Réponse à des questions de compréhension.
  • Séance 9 : Retour sur l’ensemble de l’opéra. Comparaison entre les albums et la représentation. Mise en scène de tout ou partie de l’histoire avec les marionnettes qui auront été fabriquées par les élèves en arts plastiques.

Des vidéos pour voir l’opéra

► L’opéra en entier

► L’air de la Reine de la Nuit

L’air de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée de Mozart

► L’air de Papageno

► Les retrouvailles de Papageno et Papagena

Pour aller plus loin

Exploitation avec des élèves plus âgés

Le même support me semble utilisable en niveau collège en allant plus loin, notamment en insistant sur le schéma narratif (schéma quinaire) dont on verra qu’il n’est pas si facile à établir, et sur le schéma actanciel qui peut être basé sur plusieurs personnages différents (Tamino et Papageno notamment).

Addendum

Je viens de trouver sur YouTube une vidéo qui propose un résumé de l’opéra. C’est très drôle et plaisant, car c’est raconté avec un langage familier. En revanche, cela n’est, par conséquent, pas très adapté à des enfants.

Un résumé hilarant de l’opéra, où Papageno devient un SDF et Sarastro un hippie.

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11 commentaires sur « La flûte enchantée à l’école »

    1. Oui, c’est vraiment un opéra magnifique et les élèves se montrent très intéressés, sans doute parce qu’ils découvrent un univers inconnu.

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  1. « La flûte enchantée » a été le premier opéra auquel j’ai assisté. Ce fut un très très grand moment ! J’avais 20 ans, à l’opéra de Vienne en Autriche… Je ne connaissais absolument rien dans ce domaine qui me semblait hors de ma portée et le hasard a permis cette rencontre. Découvrir en direct pour la première fois ce chef-d’oeuvre fut un éblouissement… Je vous remercie de le faire découvrir à vos élèves.

    Aimé par 1 personne

  2. Je découvre votre blog aux riches réflexions grammairiennes et littéraires ! C’est très plaisant et fort intéressant.
    Concernant l’étude de la Flûte enchantée, pourriez-vous m’indiquer l’édition des albums utilisés en classe ? J’en dispose d’une, mais un peu trop concise à mon goût.
    Merci beaucoup par avance !

    Aimé par 1 personne

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