Une journée hors du temps à Saorge

C’est un endroit qui se mérite : pour y accéder en partant de Nice, il faut rouler jusqu’à la frontière italienne, puis remonter la vallée de la Roya. Là, haut perché, se trouve le village de Saorge, surplombé par son monastère franciscain désacralisé.

Un lieu exceptionnel

L’endroit est exceptionnel : entouré de hautes montagnes, surplombant la Roya et la Bendola, ceint d’un magnifique jardin planté d’aromatiques, le monastère de Saorge est un oasis de sérénité. Son cloître recouvert de fresques franciscaines, ses cellules monacales, son réfectoire, sa bibliothèque, son église sont autant de lieux propices à la poésie. Depuis de nombreuses années, grâce à la confiance des gérants du lieu, les Journées Poët Poët investissent ces espaces magiques pour y faire résonner les mots de poésie.

Chaque année, Sabine Venaruzzo et son équipe travaillent en lien avec les acteurs de la vallée : résidents de l’EHPAD et du foyer d’accueil médicalisé, élèves des écoles de Saorge-Fontan, etc. Les ateliers d’écriture avec ces différents publics donnent lieu à une restitution au monastère. Sabine, accompagnée par la flutiste Danielle Bonito, a été la voix de celles et ceux qui ne pouvaient se déplacer. Léa Arson a ainsi présenté un oracle poétique constitué avec les écoliers. Le matin même, un atelier ouvert à tous permet aux convives de s’exprimer. Cet ancrage local est essentiel, parce qu’il donne de la légitimité à une action poétique qui n’a rien de parachuté.

Le week-end à Saorge aussi l’occasion de permettre à nos poètes invités de vivre une expérience différente, de livrer autrement leur poésie. À Saorge, on n’est plus en ville, on prend le temps de respirer, on médite, on ressent, on écrit. Et l’on vit tous ensemble des moments partagés. Si bien que le spectacle donné au public n’est plus seulement la juxtaposition arbitraire de performances, mais le tissage d’une scénographie qui enchaîne l’ensemble et forme un tout. C’est une co-construction collective, faite à partir des univers de chacun, sous la forme d’une déambulation dans les espaces du monastère.

Deux invitées investissent le monastère

Cette année, deux poétesses se sont prêtées au jeu : Sélim-a Atallah Chettaoui et Iris Colomb. Très différentes entre elles, elles ont malgré tout des points communs : elles paraissent avoir sensiblement le même âge, et leur pratique de la poésie accorde une large place à la performance.

Iris Colomb, qui vit à Londres depuis plusieurs années, publie essentiellement en anglais. Elle parvient, lors de ses performances, à faire se superposer ludique et tragique, ce qui est très rare. Elle joue avec une pompe, avec des objets colorés qui font du bruit : la première réaction est de trouver cela amusant. Mais bien vite, on se rend compte que cette mise en scène assez fun est la métaphore d’une respiration difficile, d’une voix malade, d’un corps marqué par la souffrance. Le spectateur francophone ne comprend pas tout, mais se laisse porter par cette situation ambivalente.

Sélim-a Atallah Chettaoui a choisi de parler d’un thème qui lui est cher, et qui est important aussi dans cette vallée frontalière. Les habitants de la Roya ont accueilli avec bonheur des migrants prêts à travailler dans cette vallée menacée par l’exode rural, et se sont confrontés avec des autorités qui ne voyaient pas les choses de cette manière. La poésie de Sélim-a Atallah Chettaoui évoque des parcours migratoires, des galères de papiers, les difficultés de l’existence dans le pays d’accueil. Elle a commencé à performer derrière une porte initialement fermée. J’aime son débit, son flow.

Des ponctuations pour défendre l’anthologie

Mon rôle pendant cet après-midi ensoleillé aura été de ponctuer le spectacle par plusieurs brèves interventions pour défendre l’anthologie des vingt ans que j’ai coordonnée et éditée. Dissimulé dans un escalier, puis dans un passe-plats, j’ai présenté plusieurs poèmes de l’anthologie. J’ai choisi des poèmes amusants, permettant une interprétation dynamique et exubérante : la conjugaison du verbe « poëter » par Laurence Vielle, et le « monument aux mots » de Timotéo Sergoï. Et j’ai eu le bonheur d’accompagner Sabine au piano pendant qu’elle récitait le poème de Mélanie Leblanc.

Une incroyable performance dansée

Et le clou du spectacle a été apporté par les danseurs Jeff Bizieau et Pascal Renault, de la compagnie Sixièmétage. Une fois que le public a été installé dans l’église du monastère, les grandes portes se sont ouvertes, illuminant la pièce de lumière. Deux grandes silhouettes se sont découpées devant les montagnes. Puis sont entrées, cheminant dans la nef. Deux créatures oniriques, vêtues d’imposantes robes de papier, qui tournent sur elle-même dans une chorégraphie énigmatique. Lorsqu’elles atteignent le chœur de l’église, celui-ci se transforme en piste de danse. Ces figures mi-angéliques, mi démoniaques ont des mouvements plus rapides, jusqu’à faire se déchirer les robes de papier. Les deux danseurs jouent alors avec les lambeaux, et le son accompagne alors le mouvement : son du papier froissé, puis voix du comédien qui entonne un poème. Une performance insolite, surprenante, onirique, intense, qui m’a captivé du début à la fin.

Humidité oblige, et malgré le beau temps revenu, le traditionnel goûter partagé qui clôture cette journée n’a pas eu lieu dans les jardins mais dans le réfectoire. Un moment précieux puisque poètes et public se retrouvent ensemble et peuvent échanger leurs ressentis.

Et le festival continue ! Pendant la journée du lundi 16 mars, nos poètes invités iront à la rencontre de publics scolaires. Et, le soir, rendez-vous à la librairie Masséna, à deux pas de la célèbre place du même nom, où j’animerai une rencontre avec les poètes Baptiste Lochon et Sabine Venaruzzo !


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Un commentaire sur « Une journée hors du temps à Saorge »

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