Comment reconnaître le style de ChatGPT ?

Sa prose automatisée se répand de plus en plus sur Internet, y compris sur les réseaux sociaux, dans des publicités, des messages politiques, ou de simples commentaires. Cela en devient lassant, car c’est toujours la même voix, le même ton, le même style. J’y vois, pour ma part, un risque d’affadissement de la pensée. Aujourd’hui, je voudrais vous apprendre à détecter le style de ChatGPT. Ce n’est, à vrai dire, pas si facile, mais il y a des marqueurs assez nets.

Un ton globalement neutre

Il y a d’abord un ton qui ne trompe pas, un style extrêmement lisse qui correspond assez bien, finalement, au robot qu’est ChatGPT. L’intelligence artificielle ne prend pas de risques : elle fait des phrases correctes, utilise un vocabulaire qui n’est ni recherché, ni familier, et n’emploie pas de tournures originales.

Le style de ChatGPT, malgré tout, s’écarte de ce que le sémioticien Roland Barthes appelait le « degré zéro de l’écriture ». Il s’agit d’un concept théorique, qui imagine l’usage le plus neutre possible de la langue, privé de tous effets stylistiques. Cependant, l’intelligence artificielle n’est pas aussi fade : elle emploie, en effet, des figures de style, mais elles sont attendues, convenues.

Une impression de délayage

Surtout, l’on a une impression de délayage, comme si l’IA employait davantage de mots qu’un être humain en aurait besoin, ce qui peut donner une sensation d’inutilité dans le discours. C’est une impression qui est difficile à justifier formellement, mais en gros, très souvent, cela manque de naturel. Dans les messages publiés sur les réseaux sociaux, l’IA a tendance à créer des effets d’attente, à ajouter de l’emphase, à en faire un peu trop. Je pense que cette tendance tient au fait que c’est précisément cela qui est demandé à l’IA.

Des effets d’emphase

Il y a aussi quelque chose qui revient souvent dans la prose chatgépétesque, c’est la présence de ruptures, de ponctuations fortes là où l’on attendrait normalement des virgules, dans le but de dynamiser le propos. C’est un procédé classique de communication, qui n’est pas malsain quand on l’utilise avec parcimonie, mais qui devient un peu trop visible quand il est utilisé de façon trop systématique.

Si je devais écrire comme ChatGPT pour présenter Michaël Jackson, je dirais :

Michaël Jackson n'est pas un chanteur pop. Il est la pop incarnée.

Il ne brille pas.
Il illumine.

En quelques années, il révolutionne le monde de la chanson. Puis il disparaît. Trop vite, comme les plus grands. Cette mort précoce fait partie du mythe qu'il est devenu.

Je pense que l’on peut qualifier ce style de journalistique. J’ai l’impression que ChatGPT cherche à faire mousser son propos, avec des procédés d’emphase assez simples, comme par exemple le renchérissement : « Il n’est pas X, il est X² ». On a l’impression que l’intelligence artificielle cherche à faire mousser son propos, comme si elle était un journaliste ou un chargé de communication.

Un usage particulier des émoticônes

Les êtres humains utilisent des émoticônes pour éviter d’écrire des phrases. ChatGPT, lui, les met en plus, comme des décorations. Un humain peut répondre « 🤣 » à un message. L’intelligence artificielle, elle, les intègre à sa prose. Et ça se voit parfois un peu trop.

Je remarque souvent l’emploi du symbole « 👉 » en début de paragraphe, comme s’il s’agissait d’une puce pour énumérer une liste, ou d’une façon de signaler l’arrivée d’une phrase de conclusion. Je ne connais pas d’être humain qui ferait spontanément cela, surtout que ce symbole n’est pas en tête des listes d’émoticônes sur nos téléphones portables, et qu’aller le chercher prend du temps. De façon générale, l’intelligence artificielle utilise davantage d’émoticônes rares que nous, qui nous contentons des plus usuels. Si vous lisez une prose truffée d’émoticônes rares, vous pouvez être à peu près certain qu’elle a été écrite par une intelligence artificielle.

Un style omniprésent sur les réseaux : analyses d’exemples concrets

Pour illustrer mon propos, je vais faire des impressions d’écran de posts Facebook (qui est le seul réseau social que j’utilise beaucoup, pour la diffusion de mon blog) et vous dire pourquoi, à chaque fois, j’ai des raisons de soupçonner que l’intelligence artificielle a contribué à la rédaction du message.

Commençons avec cette publicité pour des costumes pour homme sur mesure, dans laquelle j’ai biffé les noms propres afin d’être tranquille :

Nous avons des émoticônes de tous les côtés, et un propos extrêmement délayé. Préciser qu’un costume sur mesure est « ajusté à ta morphologie », c’est d’une telle évidence qu’un rédacteur humain n’aurait pas pris la peine de la préciser. Je suis quasiment certain que l’intelligence artificielle est derrière cette prose.

Deuxième exemple, celui d’une personne qui fait des leçons aux candidats au CRPE sur les réseaux sociaux :

L’usage assez peu utile des points de suspension, les très fréquents retours à la ligne, le rendu léché avec l’utilisation des italiques et des caractères gras (difficiles à utiliser sur les réseaux sociaux contrairement à un logiciel de traitement de texte), la façon mousseuse de présenter le contenu, comme si c’était LA solution qui allait faire réussir le candidat… Tous ces indices me laissent penser que ce message a été rédigé par l’intelligence artificielle. Si ce n’est pas le cas, la personne a suivi de bons cours de communication.

Un autre exemple, toujours sur Facebook : un post concernant l’histoire des sciences et la construction historique de la notion d’atome.

Des émoticônes différents pour chaque paragraphe, des astérisques pour encadrer les titres, et un langage très neutre. L’introduction est totalement creuse : on se doute bien que c’est grâce aux scientifiques que la science évolue, quel scoop ! La conclusion finale est d’une banalité affligeante et passe à côté de ce qui est le plus intéressant, qui est la construction de la notion d’atome. L’utilisation d’une périphrase « la réalité invisible qui compose notre univers » pour éviter la répétition du mot « atome » correspond ici à du délayage inutile. Pour moi, il est quasiment certain que ce message a été écrit par l’intelligence artificielle.

Autre exemple, celui d’un message concernant l’identification des scorpions ?

Qu’est-ce qui me fait dire que c’est de l’IA ? D’abord les émoticônes trop bien placés pour être honnêtes, et les hashtags qui vont bien à la fin. Mais aussi la tentative de faire inutilement du suspense dans les premières lignes, qui sont comme une sorte de teasing, créant un effet d’attente.

Terminons avec cet autre exemple, celui d’un musicien qui annonce la réalisation de l’un de ses projets musicaux. J’ai bien sûr anonymé tous les noms pour ne vexer personne.

Comme toujours, les petits émoticônes qui vont bien, et qui sont l’indice le plus flagrant, avant même la lecture. Mais poussons l’analyse plus loin : on reconnaît particulièrement bien, ici, le style de l’intelligence artificielle, avec une façon de faire mousser le contenu. On retrouve le « Ce n’est pas X, c’est X² » dont je parlais plus haut. Ce n’est pas « une simple session studio », c’est bien davantage. Quelque chose d’ « unique ». L’ensemble est léché, maîtrisé, professionnel.

Une lassitude

Cela devient extrêmement lassant. J’ai l’impression que tous les posts se ressemblent. Et même, parfois, les commentaires, comme si les gens n’étaient plus capables de donner simplement leur avis, et passaient par une machine pour tout. J’ai moi-même été fasciné par les capacités de l’intelligence artificielle, et il m’arrive de l’utiliser pour trouver des renseignements que je n’aurais pu obtenir autrement. L’IA m’a ainsi bien aidé à trouver des informations concrètes sur une poétesse libanaise retrouvée morte à l’issue d’un bombardement. Mais cette omniprésence de la prose de l’IA donne la nausée.

Une remarque, encore : bien sûr, l’IA est capable d’écrire autrement. Il suffit de le lui demander. Elle n’a ce style-là, convenu et emphatique à la fois, que si on ne lui précise pas de style particulier. De fait, de nombreux textes automatiquement générés peuvent passer à la trappe de mes critères de détection. Et l’IA se nourrit de toutes les demandes, de toutes les réécritures qu’on lui demande, de sorte qu’elle s’améliore sans cesse, si bien qu’il est tout à fait imaginable que l’on ne puisse plus, très bientôt, repérer les textes générés.

Je ne suis pas anti-IA par principe. Mais il devient consternant de voir que l’intelligence artificielle devient le premier réflexe, et que l’on préfère servir du texte automatiquement généré plutôt qu’un texte naturel, peut-être plus imparfait, mais plus authentique. Je conçois que certains, notamment des personnes peu à l’aise avec l’écrit, veuillent un bon rendu pour des textes importants. Mais j’ai du mal à comprendre que même des textes anodins, des jugements personnels, des récits d’un week-end, passent désormais par le filtre de l’IA. Qu’est-ce que cela dit de nous et de notre société ?

Personnellement, j’arrive à saturation. J’en ai marre, de cette soupe indigeste. « Horriblement fadasse », comme dirait Rimbaud. Et là où je me sens parfois mal à l’aise, c’est quand j’ai l’impression que, spontanément, j’écris comme une IA. Je veux dire : sans y avoir eu recours. Comme si la lecture de textes automatiquement générés faisait que, à la longue, mon style naturel finissait par s’y conformer. Cela n’a rien, à vrai dire, de bien surprenant, puisque le style de Chat-GPT se conforme aux exigences de l’écrit numérique : des paragraphes brefs, des textes simples, une rédaction claire, un style « engageant », comme on dit. Je pense que cela peut faire réagir, nous inviter à avoir un style plus baroque, précisément pour nous démarquer de ce qu’aurait pu écrire une machine. Faire exprès d’écrire autrement.

Tenez, j’essaie d’arriver à une conclusion qui ne soit pas « gépétesque », eh bien cela n’est pas facile. Je pourrais terminer en vous invitant à donner votre avis dans l’espace des commentaires, mais n’est-ce pas ce que ferait l’IA ? Je pourrais reprendre l’essentiel de ce que j’ai dit dans cet article, mais, là encore, n’est-ce pas trop attendu, trop conforme à ce que pourrait faire une machine ? J’espère en tout cas que, grâce à cet article, vous saurez détecter plus aisément les textes automatiquement générés sur les réseaux sociaux et ailleurs. Et que vous ne l’utiliserez pas pour des tâches si simples que c’est aussi vite fait, et beaucoup plus naturel, de le faire soi-même !


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Un commentaire sur « Comment reconnaître le style de ChatGPT ? »

  1. Intéressant ! C’est vrai que, je sais autant reconnaitre un texte de l’IA, que des images générées par l’IA. En réalité, chatgpt écrit d’une manière assez simple, mais complexe à la fois, comme quand on lui demande des explications philosophiques. C’est plat, mais clair. Paradoxe ?

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