Archives pour la catégorie Texte personnel

Ce siècle

Ce poème fait suite à « Être humain » et à « Aire » qui sont sur le même thème, à savoir l’anachronisme d’un siècle prétendument moderne, et le désarroi généralisé de notre époque. Le premier m’est venu en lisant et en côtoyant Laurence Vielle lors d’un précédent festival Poët Poët. Le second est assez nettement inspiré par Apollinaire. On reconnaîtra aisément que ce troisième poème s’est nourri de la lecture de Claude Ber, avec la reprise d’un procédé (la répétition), mais une finalité différente. Ces trois poèmes formeront une manière de triptyque. J’espère que vous aimerez ce poème !

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Saynètes de quai de gare

Mon amie Magali, qui dirige le Centre Culturel de Cagnes-sur-Mer, m’a demandé d’écrire sur le thème du train, pour son atelier de théâtre pour ados. Je me suis pris au jeu, et j’ai imaginé une suite de sept sketches, assez simples, suffisamment abordables pour des enfants, et qui se veulent drôles pour certains, tendres et poétiques pour d’autres. Ils sont entrecoupés d’intersketches où il sera davantage possible de jouer sur la gestuelle, le mime, la danse. Tout ceci est révisable et modifiable, car j’aurai sans doute d’autres idées au fur et à mesure. Bonne lecture !

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Du néon aux étoiles (1) : coming out day

Je n’avais pas pensé que je pleurerais. Je n’avais pas anticipé cela. Se retrouver un peu bête, au téléphone, en ne pouvant parler. À cet ami, avec lequel j’avais décidé de commencer, avant le grand pas, avant la famille. Dire ces mots-là, enfin. Les laisser sortir. Dire, pour la première fois, à voix haute, à un ami, au téléphone, je suis homosexuel. Faire de cette idée, en la prononçant enfin à voix haute, une réalité. Beaucoup de tensions, beaucoup de poids, soudain libérés, d’un seul coup. J’ai compris, à ce moment-là, que je vivais, jusqu’alors, comme écrasé. Je n’avais pas imaginé ce poids, je ne m’en rendais pas compte, et il s’est soudain volatilisé. Je découvrais la légèreté.

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Où préférez-vous aller dans votre ville ?

Où préférez-vous aller dans votre ville ? Longez-vous les boulevards aux vitrines étincelantes, pendant le défilé des limousines, sous les guirlandes de Noël ? Traînez-vous sur la grand-place, les jours de marché, où ça sent le poisson et les épices ? Vous arrive-t-il de vous perdre avec délices dans le dédale des ruelles de la vieille ville ? De traîner un chariot jusqu’au grand magasin ? Que pensez-vous, en passant devant le bar presque vide, qui sent la fatigue et le tabac froid ? Que dites-vous au minot qui se trouve seul, un ballon à la main, sur le trottoir ? Vous arrêtez-vous devant cet homme sans âge, assis sous un porche, dont l’écuelle ne contient que quelques pièces de cuivre ? Aimez-vous les églises, leurs façades percées de vitrails, leurs flèches pointant vers le ciel, leurs clochers ouvragés, leur silence feutré ? Promenez-vous parfois votre mélancolie dans l’ancien cimetière, là où le silence s’allonge sous la pierre ? Montez-vous parfois en haut de la grande roue ? Ou peut-être sur un belvédère, où contempler les toits et les cheminées ?

— Vous n’y êtes pas, très cher. Là où je préfère aller, c’est sur la promenade, là où le ciel ouvre sur l’infini de la mer.

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Un néon rose sous la pluie

Le néon rose grésille sous la pluie grise. Un arc-en-ciel se devine sur la porte. Cela sent l’alcool et la solitude. Quelques visages tristes, les traits tirés, regardent leurs verres, pour tuer le temps. Les yeux glauques se perdent dans le vague, suivant les fissures du plafond. Un vieux haut-parleur crachote « It’s raining men ». La drag queen ne danse plus. Son maquillage à moitié décomposé dessine des ombres étranges sur son visage fatigué. Elle a enlevé ses talons aiguilles. Au fond de la salle presque vide, un client est absorbé par son téléphone, le visage bleui par la lumière de son écran. Le serveur désœuvré a abandonné ses poses maniérées et ses clins d’œil aguicheurs. Un homme sans âge, affublé d’une tenue improbable, tente d’attirer l’attention, se déhanchant en vain sur la piste déserte. La boule à facettes ne tourne plus. Quelques dépliants ont été oubliés sur une table basse. La gay pride est terminée, l’homosexualité redevient quelque chose de triste.

Gabriel GROSSI, mardi 12 décembre 2023

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Obscène

Obscènes, les seins d'une jeune fille ?
Non, n'en déplaise aux tartufes.
Obscènes, les blasphèmes ?
Non, juste de la provocation
Et, parfois aussi, de la bêtise.

Ce qui est obscène, je vais vous le dire,
C’est que de jeunes gens fortunés,
Trouvent amusant de se faire photographier,
Une énorme boule de glace à la main,
Devant de pauvres gens décharnés,
Dont on voit les côtes et les membres grêles,
Probablement victimes, sinon de famine,
Du moins de malnutrition,
Et vivant certainement dans le plus grand dénuement.

Et cela fait le buzz comme on dit,
Cela doit être instagrammable,
La misère se like et se "partage"
Dans le grand ballet de l'hypocrisie.

Je ne doute pas que ces gens-là
Aient imaginé une justification.
Sans doute y voient-ils une condamnation
De notre société hypocrite. J'entends cela.
Mais savourer goulument un sorbet
En regardant une personne qui n'en a jamais mangé
Je n'y vois pas autre chose que de la cruauté.
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Paix de la nuit

Et sur tout cela je voudrais que tombe la nuit, qu’elle fasse le sommeil des choses et des êtres, qu’elle enveloppe de son édredon sombre les formes et les couleurs, et que peu à peu cela s’estompe. Ô Nuit, nous invoquons ta douce protection, à l’heure incertaine où croît l’ombre, et où tout glisse dans ta molle enveloppe. Voici venu le temps où la feuille se fige, où l’oiseau interrompt son chant, où s’endort même la bise, comme le soupir d’un enfant. Voici que les couleurs troublées de nos coeurs blessés se dissolvent dans le même bleu profond, voici que les pensées naguère agitées se déposent dans le silence de la maison. Et la nuit efface peu à peu les contours des choses, les frontières des êtres, et tout s’enfonce dans la nuit, dans notre mère la nuit, retournant à l’unité première. Il n’y a plus de bruit, il n’y a plus de souci, il n’y a plus que la nuit, en laquelle tout se fond, tout sommeille et s’apaise.

Nous nous souviendrions cependant du jour, de ses lumières, de ses cris, nous nous souviendrions de l’amour, de nos prières, de nos envies, de nos doutes, de nos peurs, de nos malheurs et de nos soucis. Mais, baignés dans la douceur de la nuit, ils ne susciteraient plus aucune inquiétude, comme s’ils ne nous concernaient plus, comme s’ils étaient arrivés à un autre, désormais perçus depuis un plus vaste point de vue, ramenés à leur véritable nature, simples remous superficiels dans l’océan immobile.

Et au-dessus de tout cela, tout en haut, planerait un sourire, une joie presque perceptible, un baume entre les choses, comme un acquiescement, comme un remerciement, dans la paix de la nuit.

Mercredi 1er novembre 2023

Poème sur la rentrée à l’usage des enfants

Il a repris le chemin de l'école
Avec son cartable et ses beaux souliers,
Prêt à tenir jusqu'au bout son grand rôle,
Il a repris sa trousse, ses stylos, ses cahiers.
Il a plein la tête des histoires drôles
Qu'il rêve de répéter aux écoliers,
Il a repris sa plume, son compas, sa fierté,
Décidé à montrer, lors du prochain contrôle,
Sa détermination et sa pugnacité.
Il a repris son ballon de football
En mousse dans la cour désertée,
Il a repris ses rêves, sa joie, sa liberté.
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Présenter « Concordance » à Aiglun

Dire, d’abord, merci. Pour l’invitation, pour le partage, pour l’amitié. Sur ces flancs de la vallée de l’Estéron. Dans la circulation de la poésie. Merci pour la générosité, pour l’écoute, la liberté. Merci pour cette invitation à présenter mes poèmes, ces quatre-vingt-huit pages de vers et de prose, publiées en novembre 2022, en quête de concordance. Un chemin en quête d’une éclaircie, en quête de sérénité.

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Grabuge : anthologie numérique

Il y a, auprès du grand public, un malentendu persistant à l’endroit de la poésie, sans doute partiellement entretenu par l’école. La poésie, trop souvent, apparaît comme une façon d’enjoliver le langage, comme un discours oisif et inutile, une rêverie certes jolie mais insignifiante, une façon compliquée de parler pour ne rien dire. C’est passer à côté de ce qu’est la poésie.

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Laurence Vielle lit mon poème à la radio belge

C’est un immense honneur que me fait l’amie Laurence Vielle, marraine du Festival Poët Poët 2022 et autrice de nombreux recueils de poésie, en lisant l’un de mes poèmes sur les ondes de la RTBF, la radio nationale publique belge. La vidéo de cette lecture est disponible sur Facebook.

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Le coquelicot

Que fais-tu là au bord du chemin
Murmurant rouge à la lisière des champs
Que fais-tu là quand rien ne bouge
Seul encore, promeneur nonchalant ?

Quelle est cette prière écarlate
Que tu rumines, coeur frémissant
Contre une ruine, sur l'asphalte,
Seul encore, à la merci du vent ?

Que fais-tu dans les gravats
Dans le sable et les cailloux
Fleurissant les chantiers et les tranchées
Plutôt que les jardins, les forêts ?

Veux-tu prouver qu'un rubis
Peut s'extraire du schiste argileux ?
Que le carmin émerge du charbon
Comme d'une feuille tendre le vermillon ?

Que fuis-tu du monde
Dans cet étrange refuge ?
Que dis-tu au monde
De ta langue incarnat
Ô forçat, banni, transfuge ?

Pourquoi cette douleur rouge
À l'heure où tout chante et s'éveille ?
Pourquoi restes-tu à l'écart des merveilles ?
Qu'est-ce qui te dérange ?

C'est ton coeur de coquelicot
Trop gentil, tu n'as à qui l'offrir
Alors tu guettes sur les chemins
Quelque âme pour le cueillir.

Gabriel Grossi, jeudi 4 mai 2023.

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Poème et photo personnels.